img l'agenda

 

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Trouvaille

C’était un acte de vengeance spontanée. J’en avais éprouvé un brusque sentiment de nécessité irrépressible, un besoin quasi vital, totalement inexplicable mais qui n’en rendait pas moins l’action absolument indispensable. Je suppose que les cleptomanes fonctionnent un peu comme ça. Je ne connais pas de cleptomane ; je connais des acharnés du nettoyage, des radins, des alcooliques ; je suis moi-même claustrophobe et sujette au vertige… mais impasse totale question cleptomanie.

Ce que j’avais dérobé était un carnet parfaitement abject, qui ne présentait aucun intérêt, sauf sans doute pour son propriétaire (celui-ci devait y attacher beaucoup d’importance, compte tenu du soin accordé à sa décoration et son remplissage). Plus je le regardais et mieux je comprenais l’incroyable pulsion qui m’avait animée. Cet objet devait être volé ! Il le réclamait ! (s’il avait pu parler, il n’aurait cessé de le crier). J’en veux pour témoin sa couverture : un visage contracté par l’effort (effort de devoir pousser si ç’avait été la photo de bébé et non le buste d’un – sans doute auguste – personnage sculpté dans la pierre). Certes, ce pouvait être du dégoût (il était accolé à une chose affreuse, dont l’effet était aussi vulgaire qu’un pantalon moulant taille basse à motif léopard sur un jeune femme en surpoids). C’était néanmoins cette perception de la chose – une volonté impérieuse de sortir de l’endroit où elle était tenue emprisonnée – que cette insulte destinée à détruire l’humanité de par sa seule et scandaleuse existence, m’avait ordonné de m’emparer d’elle.

Portrait imaginaire

Je me suis isolée dans un café bondé pour parcourir le fruit de mon larcin. Qui était donc le (ou la) propriétaire de cette chose ? La qualité des notes manuscrites me fit immédiatement pencher pour l’hypothèse d’un médecin. Mais il y avait trop peu de rendez-vous notés et de journées barrées, contre beaucoup d’éléments collés très éclectiques, originaux et mêmes intellectuels, pour appartenir à ce genre d’individu. Le coup de grâce à cette conjecture était porté par une liste de courses, détaillant les ingrédients d’un taboulé, et spécifiant à la fin : + chocolat Côte d’or.

L’ouvrage s’ouvrait par ailleurs par une photo de groupe qui devait dater de la grande époque d’ABBA. Il n’y avait hélas pas d’autre photo rigolote dans le reste de cette pépite ; mais il y avait des extraits de textes collés (certains en langues exotiques), un DVD accroché, ainsi que des modes d’emploi, qui témoignaient de l’effort du détenteur initial du livre de s’ouvrir au monde et à sa modernité.

Marie

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Une jolie histoire très colorée.  intimiste.  Bien cadrée, bien ficelée, bien menée.  Personnages attachants.  Deux hommes comme personnages centraux.  Deux solitaires.  Le regard des autres sur eux.  Léger, poétique, ensoleillé, attachant.  Beaucoup d'humour aussi. 

Histoire écrite en petits morceaux, pièce de puzzle par pièce de puzzle, assemblée ensuite.

Galerie villageoise.  Portraits de ceux qui vivent près d'eux, et commentent.

Evolution dans la relation qu'il y a entre eux deux.  Vont retrouver leur complicité d'enfance au fil des pages.  Lien qui se resserre par leur "quête féminine".

Histoire du tracteur, retapé, humanisé au fil du récit.

Décrire les petites manies de l'un et de l'autre.  Qu'on s'attache à eux.  Passionnés.

Fin = pas décrite, porte ouverte sur un possible.

Anatole est la figure de l'ado timide en adoration.  Il est cependant suffisamment malin pour savoir qu'il a fort peu de chances.  Il n'a pas la même vision de l'amour.  Il n'a pas besoin de ce dont les autres rient ou se vantent.

La galerie des personnages est utile à l'histoire... Il faut que ça forme un tout, que la boucle soit bouclée.

Les prénoms :
Anatole, ça c'est sûr.
Camille, Tim, Arsène, Alfred, Arthur, Henri, Anselme, Adrien, Gilles, Victor, Aloïs. Yes ! Aloïs. ou Aloys.  Encore mieux. 
Anatole et Aloys.
Les filles : Maya, Elodie, Marie, Victorine, Victoria, Léa, ... ???

 Un homme un peu gauche, un peu homme des bois.  Très quarantenaire célibataire.  Vie de labeur, vie de village au volant de sa camionnette.  Généreux pour les voisins, neveux,... on ne lui connait aucune histoire de cœur.  Au détour d'une conversation, il apprend qu'"elle" est revenue dans la région.  Pose quelques questions, s'intéresse.  Sa sœur sourit, son beauf échange un clin d'œil, se moque un peu... Personne ne sait qu'il a aimé cette fille.  Retour sur image par ses souvenirs.

Il avait 30 ans, elle en avait 17.  Ne savait pas encore qu'elle était belle.  Avaient vécu tout l'été qu'elle avait passé au village à se chercher, se fuir, sentiment crescendo. Après son départ, sont devenus amants, se sont fréquentés peu de temps, mais intensément.  Se sont quittés sur un malentendu.  Rdv loupé, ont chacun douté de leur capacité à être aimé, et ont cru que l'autre ne viendrait pas.  Etaient chacun à un autre lieu possible selon leur description ?  Puis développer son point de vue à elle.

Son cœur à lui recommence à battre, décide de la retrouver... dans sa discrétion, sa gaucherie, mais authenticité... construire un monde autour d'eux.

On ne sait rien des autres, on sait peu de ce qui les anime vraiment (cfr réseaux sociaux, qui ne sont qu'une façade).

Du bonheur de lacer des chaussures à clou.  Croiser, sentir le lacet pris dans le clou, enchaîner avec le suivant. croiser. clou. serrer. poignets et doigts déliés.  délice.

 Vieux célibataire.  Célibataire endurci.  Vieux jeune homme.  Jeune homme.  Il avait entendu ces expressions tant de fois.  Dieu merci, sa condition d'homme lui évitait l'éternel "mademoiselle".  Pauvres femmes qui partageaient sa condition de célibataire. Se faire appeler Mademoiselle à quarante ans autant qu'à quinze ! Il ne s'était jamais posé la question du célibat ou du mariage.  Ca c'était fait comme ça.  Bien souvent on lui avait dit qu'il serait temps qu'il se case.  Jamais il ne s'était mis sur le marché.  Avait-il déjà dragué une fille dans sa vie ?  Une femme ?  Non, depuis la maternelle jusqu'au jour d'aujourd'hui, il ne se souvenait pas avoir eu envie de plaire à quelqu'un.  Draguer ?  Savait-il seulement ce que ça voulait dire ?  Hypothèse : prendre la peine de se coiffer, dompter ses boucles châtains, acheter une chemise avec attention, regarder son poignet trois fois, dix fois, cinquante fois dans la journée et le temps qui n'avance pas.

Il avait vécu ça une fois.  Jusqu'à hier, il s'en souvenait à peine.  Avait tellement enfoui ça sous des litres de sueurs, des tonnes de foin et de travail acharné, qu'il avait oublié.  S'interdisait d'y penser, plutôt ?

C'est un cousin d'Anatole.  Physiquement, il y a des traits de ressemblance... L'amour des choses simples, aussi.  Anatole est un personnage plus important que la galerie autour. (plus ça avance, plus ils sont même égalitaires dans le récit)

 Son tracteur est un Massey Harris moteur Perkins 6 cylindres en lignes, datant de 1953.
Ancêtre, bijou de famille.  Le retape, requinque au fil du récit. Personnification du tracteur.  Temps passé impressionnant ! confident, a recueilli bcp de ses pensées, a soigné de nombreuses mauvaises humeurs.  Objet de sa fierté, aussi.  Rare pour un homme humble.  Le tracteur est un personnage à part entière, portrait de la galerie, avec son look, sa dégaine, ses humeurs,... 

 Dimanche 8 avril : Le dîner

 Gigot d'agneau, haricots rissolés aux petits oignons et pommes de terre nature.  Anatole aime ça.  Il savait qu'il y aurait des oignons avant de lire le menu sur le papier vert à droite de la porte du réfectoire.  L'odeur.  Le goût piquant de l'enfance, la table du soir, en attendant son père, les oignons qui crépitent dans la poêle.  Debout sur la pointe des pieds, il les retourne avec la cuillère en bois, s'arrange pour que quelques-uns y restent collés.  Avec l'autre main, il les porte à sa bouche.  Un délice.  Une fois, il a essayé avec la cuillère directement.  Mais le bois c'est pas bon.  Ca gâche le goût des oignons. 

Ici, les oignons, c'est pas tous les jours, alors il faut en profiter.  Triche et gourmandise.  Colette de la cuisine lui en sert une double portion, avec un clin d'œil.  Quand Anatole s'assied en face de Nico, celui-ci a déjà l'assiette penchée, fourchette prête à racler.  Quinze ans qu'ils mangent l'un en face de l'autre.  A force, on connaît les goûts de l'autre aussi bien que les siens.  Les jours de pudding, c'est Nico qui mange double portion.

Brouhaha dans le réfectoire.  A présent, on doit dire salle à manger.  Mais dans une salle à manger, c'est plus feutré, et puis c'est difficile de changer une habitude, alors, Anatole continue de penser "réfectoire", même s'il dit "salle à manger".  Le cliquetis des roues du chariot qui débarrasse les tables.  Les Eglantines sont priés de laisser place aux Myosotis. 

Promenade digestive dans le parc.  Une habitude de jour de beau temps.  Sous la pluie, Anatole préfère pas, il n'est pas fou...  Enfin, pas tant que ça.  S'il n'y a personne sur le banc près du poirier, Anatole projette d'y faire une sieste, et de poursuivre l'inventaire de l'objet qu'il sent frôler son flanc, bien à l'abri dans sa sacoche.

-        Anatole !

L'appel fuse dans son dos.  Invitation.  Sourire dans la voix.  Un brin de lenteur et pourtant beaucoup de fermeté.  C'est raté pour la sieste.  Voilà le Cousin !

 ***

 Une carcasse rouillée, maintenue en équilibre par une poulie suspendue au plafond.  Trois gites empilés sous les pattes avant, deux à l'arrière.  Il n'a même plus la peau sur les os.  Plus rien que le squelette, comme un homme préhistorique déposé dans notre 21e siècle.  Une merveilleuse mécanique dont on se demande comment elle survivra à l'ère numérique.  Il se trouve encore un homme, au moins, pour l'écouter, la comprendre, la soigner, la bichonner.  Un décalé, un anachronique, un mec né avant le numérique, un ringard.  Le smartphone posé sur la boîte à outils n'y changera rien. 

 Il sait reconnaître un tracteur au bruit de son moteur.  Il tend l'oreille dès qu'un ronronnement se fait entendre à trois kilomètres à la ronde.  Aussitôt, l'image surgit de son catalogue mental.  Un Deutz Agroton 640, un John Deere 3650, un vieux Ford, sans doute Machin Chose (voir dans la galerie) qui rétrograde avant le carrefour des Cinq Chemins.  Il peine à la reprise, il est chargé.

 Tant plus vieux, plus il aime.  C'est son dada, sa passion, sa manie.  D'autres sont fans de jeux vidéos, de belotte, de football, d'émissions culinaires, de joggings, de pinsons chanteurs, de week-ends à la mer, de VTT,... lui, il aime les vieux tracteurs.  Les ancêtres, ceux qu'on a mis à la retraite.  Ceux qui trainent au fond d'un hangar, d'une cour de ferme.  Les rouillés, les délavés, les pneus crevés.  Il achète une carcasse, la démonte pièce par pièce, les numérote.  Il nettoie, débosse, ponce, huile, peint, remonte, assemble, bichonne.  Puis les vend. 

 Il est penché sur le radiateur/cardan de son dernier protégé.  Il est spécial, il l'attend depuis longtemps dans le petit hangar de la cour.  C'est celui qui lui a donné l'envie, le goût, mais il n'a pas osé y faire ses armes, il a préféré attendre, s'entraîner avec d'autres, s'autoriser des erreurs.  Le tracteur de son grand-père devient le sien, il ne le vendra pas. 

 Isabelle F

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L’agenda — Max

 1   21 mars

Une chance, le bus est à moitié vide. Le cahot du démarrage m’a jeté sur un siège double dans le sens de la marche. Tant mieux, j’éviterai la nausée. Pas de vis-à-vis, je peux étendre la jambe, mon genou me foutra la paix un moment…

Je lève la fesse pour dégager le bas de ma veste. Entre le dossier et le siège, un truc… un carnet recouvert de papier kraft avec une petite image, collée,  un tableau, une jeune femme nue, agenouillée, pulpeuse, un peu mièvre, un sous- Modigliani. Je l’ouvre : un agenda, 2015.

 Un seul prénom, Laura, qui barre en diagonale toute la page. Pas de nom, pas d’adresse, pas de téléphone. Du pouce, je fais défiler les pages avec une légère et excitante culpabilité. Juste un petit plaisir de voyeur pour pimenter ce dimanche merdique

Pas le temps de fouiller, le bus ralentit. Je fourre l’objet dans ma poche, me lève en m’accrochant à la barre. Je saluerais bien le chauffeur mais il a l’œil dans le vague et le portable vissé à l’oreille.

Bien sûr il vente, il pleut. Ce 21 mars chiale comme un 11 novembre. Dans la poche de ma veste, l’agenda. Du gras du médium, je tâte le grain du papier kraft.

 Laura, un nom qui n’a pas d’âge… une vieille dame, une gamine – pas de milieu social. Une  femme, c’est tout ce qu’on sait. D’ailleurs un homme n’aurait pas pris le temps de recouvrir un agenda de papier kraft et d’y coller un chromo, c’est bien une idée de bonne femme, ça ! 

Pas inculte sans doute, elle aime la peinture ; pas intello non plus, elle n’aurait pas choisi cette image. Jeune vieille ? Entre les deux sans doute… jolie, moche va savoir !                                                                                                                                                

 Au coin de la rue déserte le bar est fermé ; normal on est dimanche.

Dans l’appart une vague odeur : la vaisselle sale s’empile sur l’évier ? Pas grave, la femme de ménage vient le lundi. Que faire d’autre que de s’ouvrir une bière et de  s’étaler sur le divan-lit encore ouvert devant la télé.

 2   15 avril

Tu as du temps libre, Max, beaucoup trop : chômage, intérims, petits boulots. Les copains se taillent ou tu fuis ceux qui travaillent et qui te considèrent avec une pitié condescendante.

Pas de vraie copine non plus, juste quelques rencontres dans un bar ou ailleurs – salut Brigitte – rien que le prénom. Pour le reste… parfois, vite fait, sans lendemain.

Attention, Max ! cette Laura fait son nid dans ta caboche. C’est sûr, ça occupe… Et ce foutu agenda, là, sur la petite table, qui te nargue. Tiens donc, à la date du 7 mai  14 h : RV esth. rue des 3 Bornes-

épil maillot – changer linge. Croustillant ! Ca ne doit pas être une rombière… une femme encore jeune - le maillot – (quoique), coquette, mariée… non, divorcée, célibataire, un … des hommes sûrement – toujours le maillot ! Mais pourquoi « changer linge ». Parce qu’elle travaille, qu’elle est partie depuis le matin et que… Tu t’emballes, Max, tu t’emballes. Le 7 mai 14h, rue des Trois Bornes (tu connais, c’est derrière l’Hôtel de ville) pas besoin de le noter ; d’ailleurs tu n’as pas d’agenda…

 7 mai, 13h40, une petite rue piétonnière. Sur la vitrine « Peau de soie » en lettres blanches, un graphisme discret, élégant. Max est sensible à ce genre de détail - souvenir de quelques années d’Académie sans doute. Plus bas : Masculin-Féminin ? Puis de l’autre côté de la vitrine : Pédicurie médicale.

 En face, un café, une terrasse, il fait un peu frais  mais basta ! « Garçon, un expresso – Merci, je vous règle tout de suite. » La rue est presque déserte. Va-t-elle venir ? Un homme, deux femmes passent sans s’arrêter. Inutile de tâter tes poches, Max, tu ne fumes plus depuis trois mois !

Au bout de la rue se parque une petite voiture, une Corsa noire. Une femme enfin ! Rien d’exceptionnel,  quarante, cinquante ans, on ne sait jamais avec les femmes. Plutôt menue, jeans bien coupé (de jolies fesses…), une veste courte en cuir bordeaux. Des cheveux bruns mi longs cachent la moitié du visage. Classe et discrétion. Elle pousse la porte sans hésitation - elle connaît le lieu… 

Que faire, l’attendre ? Epilation, je suppose que ça va durer. Retourner au café tout de suite ?  Ce sera louche.

Pédicurie médicale… Mais pourquoi pas ? Ce matin, j’ai pris ma douche et mes chaussettes sont propres, heureux hasard ! Du calme, Max, attends au moins qu’elle soit en cabine !

Aller au bout de la ruelle, en revenir, jeter un œil à travers la porte vitrée … Personne de visible.

Vas-y, Max ! Une jeune fille rondelette, en blouse rose. - C’est pour un soin de pédicurie, Maintenant, si c’est possible. – Je demande à ma patronne. Elle disparaît dans la pièce voisine. – D’accord, Monsieur. Je la suis. Trois cabines séparées par des rideaux fleuris. Elle s’empare de mes pieds ; je me sens vaguement gêné. Quelques banalités sur le temps qu’il fait, je réponds laconiquement. Elle me dit qu’elle est stagiaire et que… J’opine vaguement et ferme les yeux. Qu’elle se taise, bon sang !

A côté, ça parle à voix feutrée. Deux voix échangent des banalités : la météo, la grève des bus, des bagarres en ville… L’une est volubile, plutôt aigüe, l’autre plus chaude, embrumée, une fumeuse sans doute…. Elle parle d’un voyage proche, la famille, en Belgique. La voix flûtée pose les questions, l’autre répond avec lassitude. Laura sans doute. Je saisis çà et là des bribes du dialogue : non, elle ne se réjouit guère de ce retour, semble-t-il. Mais elle n’en dit pas plus. Je me laisse bercer par ce murmure. Voilà que j’imagine une obscure histoire de famille, des non-dits, des secrets peut-être.

Cette femme n’est pas heureuse… elle est sans doute très seule et…

C’est presque fini – dit la jeune-fille en rose. Déjà ? Elle a fini de couper, limer, poncer. Elle termine  par un massage appuyé avec une crème odorante. Mais ce n’est pas désagréable du tout… - Monsieur est satisfait ? Je souffle : Mais oui, mais oui. Je m’empresse de payer, salue de la tête.  Ouf, je suis sorti avant elle !

 La stagiaire  a toiletté mes panards, vite fait, bien fait. Faut dire qu’il n’y avait pas de problème majeur : pas de cor, pas d’ongle incarné, pas de mycose. Heureusement j’avais les pieds propres et les chaussettes itou… Bien sûr, l’esthéticienne n’en n’a pas fini avec Laura.

L’attendre à la fenêtre du bar avec une bière. Une petite demi-heure, la voilà… Vite, la monnaie sur la table. Tiens, elle est immobile sur le seuil, elle semble hésiter… et elle entre dans le café, va s’asseoir dans le coin près du comptoir, commande un capuccino. Elle prend son GSM : Oui, c’est moi, j’ai fini, je suis au café en face, je t’attends … D’accord, mais pas plus tard… Dépêche-toi quand même. Bisou.

Elle ferme son portable, elle a l’air contrariée. Son interlocuteur, un homme, une femme ? Rien ne l‘atteste… Le « bisou » ? destiné aussi bien à un mec qu’à un copine, mère, fille, sœur…

Le garçon lui apporte son capuccino. Elle lui sourit, elle a l’air plus jeune quand elle sourit. Même discret, un vrai sourire, avec les yeux qui se plissent et la bouche charnue qui s’ouvre sur les dents. Assez grande, la bouche, à peine maquillée, les lèvres juste un peu brillantes, un sourire de jeune fille sur un visage de femme mûre… mûre à quel point ? Impossible de le dire.

Un monticule de crème coiffe la tasse. Elle glisse avec précaution la cuillère dans la masse neigeuse, la porte à la bouche, un bout de langue pointe entre les lèvres, lèche la cuillère…

Mais c’est qu’elle est gourmande, la coquine, avec son air sérieux.

D’autres clients font diversion. Derrière mon journal, je la tiens  à l’œil. Elle fouille son sac - cette année les sacs des femmes sont aussi grands que des cabas, le bras y plonge jusqu’au coude -  en retire un calepin – dans ma poche je tâte l’agenda avec un vague sentiment de culpabilité – et un porte-mine. Prend  quelques notes, consulte son GSM qu’elle a laissé sur la table. C’est la troisième fois qu’elle regarde sa montre. Brusquement elle se lève, laisse sur la table un billet de cinq euros et sort sans attendre sa monnaie.

Prendre deux trois minutes pour ne pas avoir l’air de la filer.

Dans la Rue des Trois Bornes, elle n’est pas loin de sa voiture.

 Filature … 7 mai, 15h

 La suivre, incognito… elle ne m’a pas vu, chez l’esthéticienne, juste, peut-être, entendu les trois mots que j’ai bien dû marmonner à la stagiaire.

Sur ses bottines à talons plats elle marche vite. Elle dépasse la Corsa. Au coin de la petite rue elle glisse des pièces dans le parcmètre, revient sur ses pas, dépose le ticket sur le tableau de bord et repart.

Nous voici  la Place du Marché ; pas trop de monde à cette heure. Elle traverse en dehors du passage pour piétons – vitesse limitée à trente, heureusement - une camionnette klaxonne rageusement. Un bref coup d’œil, un haussement d’épaule ; elle est culottée ou… perturbée. Je slalome moi-même entre les voitures. Devant la Galerie Saint-Servais, un attroupement de jeunes mecs qui glandent. L’un d’eux s’est détourné, a sans doute lancé une grossièreté qui fait rire les autres. Elle continue son chemin sans broncher. Pas un regard aux vitrines.

Même pas nécessaire de garder de garder bonne distance, elle ne s’arrête pas.

Eh bien, si… à la hauteur de la Fontaine elle stoppe net. Entre les jets qui jaillissent de la dalle, des gamins se poursuivent en piaillant, s’éclaboussant dans les flaques. Il y a du soleil, mais quand même, il fait frisquet. A quoi pensent les mères en foulard assises sur les bancs ?

La voilà qui s’assied à côté d’une femme isolée, un caddie à ses pieds. Je me déplace un peu pour la voir de profil. Elle semble incongrue, avec sa veste de cuir bon chic, bon genre, au milieu de ces mamas méditerranéennes ; marrant, c’est elle qui semble exotique ! Elle a tourné la tête vers sa voisine. Ses cheveux masquent la moitié de son visage mais je devine le petit sourire de la femme au foulard. Un gamin ,4-5 ans, s’est approché. La femme se baisse vers son cabas, prend un sac en papier, en retire un gâteau, sans doute, qu’elle donne à l’enfant. Elle tend le sachet à Laura qui, après un instant, accepte la friandise. La femme parle en agitant les mains. Je vois les mains de Laura qui lui répondent. Entre elles l’enfant les regarde puis retourne à ses jeux. En mangeant, elle tend un bras sur le dossier du banc, bascule un peu la tête, tend le visage vers le soleil. En tournant autour de la colonne Morris, je me place derrière le groupe d’enfants. Entre les jets d’eau je la voix de face, enfin.

Elle a les yeux fermés, le visage offert et la bouche entr’ouverte, cette bouche où plongeait  tout à l’heure la cuillerée de chantilly.

 

Max, eh Max ! réveille-toi ! Que fais-tu là à épier cette femme inconnue … comme un voyeur ou plutôt comme un perdreau de l’année à son premier béguin. Tu n’as plus 15 ans, Max, depuis plus de 15 ans …et cette Laura, elle a sans doute  presque l’âge d’être ta mère !

Tu es ridicule, mon vieux, ridicule. Oui, je sais, ce qui se passe dans ton ventre et, plus grave, dans ta poitrine, là, à gauche, boum, boum, petit con ! tu ne l’as plus ressenti depuis des lustres… mais, à quoi ça va te mener, dis, à quoi ?

Voilà qu’elle se lève, fait à la femme un petit signe de tête, effleure en passant la chevelure du gamin qui s’est approché. Elle rebrousse chemin, retourne sans doute au parking. Elle traverse la place par le milieu. Parmi les gamins qui sortent du collège, je la suis sur le trottoir d’en face. Oui, elle va vers sa voiture… La précéder d’assez loin pour ne pas être remarqué, d’assez près pour m’assurer qu’elle me suit. Accélérer le pas. La rue des  Trois Bornes est là, à l’angle de la place.

Bien sûr je ne la vois plus. Voilà sa voiture. Tâter la poche arrière de mon jean, l’agenda est bien là. Non, elle n’a pas encore tourné le coin. Extraire le carnet, le glisser sous l’essuie-glace. Dépêche-toi, Max ! Me poster cinquante mètres plus loin devant la vitrine du libraire : dehors des livres soldés, en  saisir un, n’importe lequel, le feuilleter. Bon Dieu, pourquoi elle n’arrive pas ? Un gars dépasse la Corsa sans s’arrêter…ouf !

La voilà enfin ! Elle avance d’un pas songeur – à quoi pense-t-elle ? Devant la portière elle fouille  son sac, longuement ; elle finit par les trouver, ses clefs. Elle entre dans la voiture. Le moteur ronronne… elle va partir sans avoir rien vu ! Le moteur s’arrête, elle sort en laissant la portière ouverte, soulève l’essuie-glace, saisit l’agenda. Debout entre le capot et la portière grande ouverte, elle le retourne, l’ouvre, le feuillette. Une 4x4 klaxonne à répétition, la dépasse lentement.

Elle lève à peine la tête, rentre dans la voiture, la porte claque. La Corsa reste immobile un long moment. A travers la vitre je ne la vois plus. Que fait-elle ? sans doute inspecter le carnet.

Le moteur ronflote à nouveau. Sans clignoteur, la voiture démarre.

 

C’est fini, Max… Je me tourne vers la rue pour la voir, une fois encore. Eh bien non… derrière la vitre teintée, juste une silhouette indistincte.

 

 Jenny

*****

Lorsqu’elle ouvre les yeux, elle voit cette jeune femme en blouse blanche qui la regarde avec bienveillance. D’ordinaire, elle dirait ce petit sourire condescendant, mais elle n’a pas encore les idées claires. Elle a ce visage un peu flou penché sur elle comme dans un film où la caméra fait progressivement la mise au net.

-        Ça va, Madame ? demande la fille en blanc, dont le sourire semble décidément imprimé sur la face.

Elle balbutie un « oui » un peu vague et entend sa voix flotter dans l’air, comme suspendue au-dessus de ses lèvres.

-        Vous êtes sûre que ça va ?

Elle n’est sûre de rien, à vrai dire. Elle sent battre son cœur dans sa poitrine et dans sa tête et dans toutes les extrémités de ses membres. Elle pense qu’elle est en vie, c’est déjà ça. Elle ne sait pas pourquoi elle pense ça, d’ailleurs. Elle a de vagues nausées, mais tant qu’elle est allongée, c’est gérable. Pour le reste, il lui semble que quelque chose vient de se produire mais elle ne saurait pas dire quoi.

-        Vous êtes au poste de secours de la Croix-Rouge, la rassure l’infirmière (maintenant elle a compris qui était la demoiselle). Vous vous êtes évanouie. Comment vous sentez-vous maintenant ?

-        Mieux.

Mieux par rapport à quoi ? Elle ne sait pas très bien comment elle était avant, mais elle ne serait pas à la gare si elle n’était pas en état de voyager. Cependant, si elle a fait une syncope, c’est qu’il y a eu une défaillance quelconque. Elle essaie de se souvenir. Tout s’accélère dans sa tête. Elle pense tout cela en même temps qu’elle articule ce petit mot : « Mieux ». C’est vrai au fond, à part son estomac un peu barbouillé, un léger mal de tête aussi maintenant qu’elle fait l’inventaire de ses membres, le reste semble fonctionner correctement.

-        Vous êtes seule ? Personne ne vous accompagne ?

-        Non, non, dit-elle sans réfléchir vraiment.

-        C’est la première fois que cela vous arrive ?

-        Je crois, hésite-t-elle. Oui, sûrement.

Alors, instinctivement, elle sourit à son tour. Un franc sourire. Pour se remettre d’aplomb. Pour dissimuler l’angoisse qui soudain déferle comme une vague sournoise. C’est sans doute ça la nausée. Elle s’accroche à son sourire déterminé. Elle a l’impression que tout le reste glisse sur elle sans jamais se fixer.

-        Ce serait peut-être plus prudent de consulter un médecin… lance l’infirmière

-        Ça va aller, ne vous inquiétez pas, dit-elle comme pour elle-même.

Elle joint le geste à la parole, s’assied pour prouver sa bonne foi.

-        Vous voyez, il n’y a pas de problème, poursuit-elle.

Elle s’apprête à se lever, mais l’infirmière la retient par le bras.

-        Attendez, attendez. Vous n’allez pas partir comme ça, il faut vérifier que tout va bien.

Les yeux de la jeune fille s’écarquillent. Ce sont de beaux yeux verts légèrement effilés. Les cils recourbés clignent plusieurs fois et le sourire retombe tout d’un coup. Elle fait basculer une longue mèche châtain du côté droit de sa tête vers le gauche. Le geste est un peu hésitant. Non, plutôt précipité. Tout porte à croire qu’elle panique un peu.

-        Je ne peux pas vous laisser partir, je dois attendre ma responsable.

Devant le regard interrogateur de la dame, elle ajoute :

-        Je suis stagiaire… C’est mon premier jour. Et comme je suis en première année, et bien je ne peux rien faire. C’est un stage d’observation. J’avais fait une formation de secourisme avant, donc je sais certaines choses, mais j’ai pas le droit d’intervenir. Vous êtes arrivée juste quand l’infirmière en chef est partie se chercher un sandwich. J’aimerais mieux qu’elle vous voit quand même…

La stagiaire fait ce qu’elle peut pour la retenir, mais les arguments commencent à lui manquer. Ce n’est pas à la santé de la dame qu’elle pense, c’est à son rapport de stage. Aux notes qu’elle va recevoir si, dès le premier jour elle laisse partir un patient sans s’être assuré de sa bonne santé. Au fond, elle n’aura qu’à dire qu’elle n’a eu personne, mais c’est trop tard, en bonne élève, elle a déjà écrit sur le carnet l’entrée d’une dame, la trentaine, cheveux bruns mi-longs, en syncope. Elle a noté qu’elle est restée évanouie quelques minutes, elle n’a pas noté combien. A sa chef, elle ajoutera que la dame est venue au poste de secours parce qu’elle ne se sentait pas très bien. Elle a demandé un verre d’eau, et le temps d’aller lui chercher à boire, la femme était par terre. Elle n’a pas paniqué, s’est souvenu de ses cours de secouriste, lui a levé les jambes, a tapoté son visage et a appelé la dame, qui, au bout d’elle-ne-sait-plus-combien-de-temps, s’est réveillée. Elle l’a alors aidé à se relever, l’a allongée sur la table d’examen où elle s’est reposé quelques minutes en fermant les yeux.

La chef a réapparu entre-temps. Une petite énergique, cheveux grisonnants. La stagiaire souffle un peu. C’est bon pour son rapport de stage. Elle résume la situation, pendant que la patiente, debout maintenant, s’empresse.

-        C’est vrai, Madame, conclut la chef, ma jeune collègue a raison. Vous devriez consulter un médecin et reporter votre voyage si c’est possible.

-        Ce n’est pas possible, justement. Il faut que j’y aille, lance-t-elle d’un ton péremptoire.

C’est elle qui a dit ça, d’une voix ferme qu’elle ne se connaissait pas. Elle a dit ça malgré la moiteur de ses aisselles et la sécheresse de sa gorge, malgré la pointe qui vrille inexorablement son ventre. C’est ce nœud qui l’étreint et lui intime de partir de là. Comme elle ne sait pas quoi faire d’autre, elle suit son instinct.

-        J’ai un train à prendre, martèle la dame en se dirigeant vers la sortie. Merci pour vos soins, ne vous tracassez pas, ça ira.

Elle tend une main ferme aux deux infirmières et sort. A peine dans le hall de gare, la jeune stagiaire la rattrape.

-        Madame, votre sac !

Elle lui fourre dans les bras un sac brun, un peu élimé aux coins, en espèce de vachette souple, sorte de besace profonde, puis retourne à son poste sans attendre. La dame reste un instant immobile, le sac dans les mains, à observer l’objet comme si elle ne l’avait jamais vu. Elle jette un regard vers la jeune femme qui lui tourne à présent le dos, hésite à lui courir après, puis marche lentement en direction opposée. Elle entre dans un bar qui jouxte les quais, s’assied, commande un vin blanc et ouvre le sac.

Au même moment, au poste de la Croix Rouge, les deux infirmières clôturent le rapport de la patiente.

-        Emma, où as-tu noté le nom de la dame ?

Son nom ? Oh, merde, elle n’a pas pensé à demander son nom… Mais enfin, c’est pourtant la première chose qu’on fait dans un cas de syncope : demander à la personne comment elle s’appelle, si elle sait où elle est et quel jour on est… Ça permet de vérifier qu’il n’y a pas d’AVC, que c’est juste une chute de tension ou quelque chose comme ça.

-        Mais enfin Emma, où avais-tu la tête ? N’as-tu pas suivi en plus des cours de secouriste ? Tu dois savoir ça quand même ! Bon, que ça ne se reproduise plus…

Dans le café de la gare, elle a maintenant étalé tout le contenu du sac sur la table : un portefeuille, un téléphone portable, un agenda, des clés, un paquet de mouchoirs, des pastilles Rennie, et une carte portant un numéro à quatre chiffres. Elle la retourne et lit : « consigne à bagage de la Gare Montparnasse ». Elle ouvre le portefeuille et en sort une carte d’identité. Elle observe le visage figé et lit un nom : Elena Sicaia, puis elle lève les yeux sur le grand miroir qui lui fait face : c’est le même que sur la photo.

Ses mains deviennent moites, elle vide son verre de vin d’une traite, respire un grand coup pour ne pas défaillir à nouveau. Elle n’entend plus le bruit autour d’elle, juste un bourdonnement intense dans ses oreilles et les battements de son cœur lancé à toute allure. Comment est-ce possible murmure-t-elle ?

Elle se précipite sur l’agenda qui lui est aussi étranger que le reste. Ca y est, elle a laché le mot : étranger. Elle l’ouvre à la date d’aujourd’hui. Mais quelle date ? Elle consulte le portable constate qu’elle a reçu un message. Elle regardera après. D’abord reprendre ses esprits. D’abord s’y retrouver, y voir clair. Le téléphone lui donne la date du jeudi 23 avril 2015. Elle tourne les pages de l’agenda et y voit noté à la date du 23 avril des horaires de train. Paris – Vannes. Et un nom : Audrey. Tant qu’elle y est, elle s’attarde davantage sur l’agenda. Qu’a fait Elena les jours, voire les semaines précédentes, se demande-t-elle. Elle y trouve des choses écrites, des noms surtout, qui ne lui évoquent rien. Des noms qui reviennent souvent. Luc. Entouré, puis barré. Reporté à une autre date. Une hésitation. Elle répète Luc, Luc, à haute voix, mais rien ne vient. Elle tourne les pages. Cet agenda a davantage des airs de talisman. Elle trouve une plume : l’oiseau tombé du nid, c’est l’image qui lui vient, mais elle ne sait à quoi la raccrocher.  Une photo d’un groupe de personnes qu’elle ne connaît pas, ils rient, ont l’air heureux, une fête dans doute ou un anniversaire. Elle retourne la photo : aucune date, ni nom, ni lieu. Elle essaie de se souvenir quand elle a fait la fête pour la dernière fois. Quand elle a ri, bu, est rentrée aux petites heures. Est-ce qu’elle fait la fête, elle,  Elena ? Elle n’est pas sur la photo. Sans doute elle qui la prend. On est toujours absent quand on prend les photos. Quelle fête ? Tout est blanc. Vide. Des picotements lui parcourent les bras. Elle tombe plus loin sur un bout de ficelle rouge. C’est quoi ces manies de récupérer des tas de conneries ? C’est complètement ridicule, pense-t-elle. Un Compeed pour les talons s’est glissé entre deux pages, bien plus tard dans l’année, à une date où rien n’est indiqué. Instinctivement, elle ouvre la tirette de son bottillon, passe sa main sur sa cheville et sent le renflement d’un pansement sur l’arrière de son pied. Un instant, elle a l’impression que ce pied ne lui appartient pas. Elle commande un deuxième verre de blanc, s’affale au fond de la banquette en secouant la tête. Elle ferme les yeux en attendant de se réveiller, se concentre de toutes ses forces pour reprendre le contrôle de ses pensées et mettre fin à ce rêve angoissant. Elle tient son visage dans ses mains et tente de se soustraire à cette scène complètement absurde.

Le bruit du verre sur la table en marbre la sort de sa torpeur. Le garçon est planté devant elle, le ticket à la main.

-        Voilà, Madame, ça fera cinq Euros cinquante.

-        Excusez-moi, lui demande-t-elle, vous pouvez me dire quel jour nous sommes ?

-        Jeudi, Madame, le 23 avril.

Elle sort la monnaie du portefeuille en remerciant le garçon. Rien n’a changé. A la deuxième gorgée de vin, elle sent une acidité lui monter à la gorge. Elle doit avoir l’estomac vide… Elle regarde l’heure sur le téléphone : 15h11. Tant qu’elle y est, elle ouvre le message : « T’inquiète, je viendrai t’attendre à la gare, à plus, courage ;) » Elle fourre tout dans le grand sac, se lève et se dirige vers les toilettes. Elle se rince le visage à grandes eaux et se frotte énergiquement la figure. Le maquillage coule. Elle l’essuie au moyen d’une serviette en papier recyclé qui pend au distributeur. Le kraft lui décape le visage. Elle s’enferme dans une des toilettes, s’effondre sur la cuvette et se met à pleurer. 

 Le dîner de Pâques -  Dimanche 8 avril

Ce matin, elle ne se souvient toujours pas de son rêve, pas plus que les autres jours. Elle s’éveille sous une chape opaque et brumeuse en se demandant un instant où elle est. Son regard scrute la pièce, elle enregistre les informations une à une. Tapis mural ligné bleu et blanc, sol en rotin, fenêtre de toit légèrement ouverte. Une vague odeur d’algue s’immisce par la fente. Elle s’assied sur le bord du lit. Son estomac se tord. Elle se lève d’un bond et court vers les toilettes où les spasmes de son ventre n’éructent qu’un peu de bile acide et blanchâtre. Des relents de café lui parviennent d’en bas. L’odeur la dégoûte.

Audrey est affairée dans la cuisine à préparer le petit déjeuner. Elena descend lentement l’escalier en colimaçon.

-        Ah, te voilà ! Je pensais que tu ne te réveillerais jamais !

-        Quelle heure est-il ? s’enquiert Elena.

-        Presque onze heures. Ça ne te ressemble pas du tout, tu sais. Tu es plutôt matinale d’habitude… Allez, viens t’asseoir. Café ? Deux sucres ? dit Audrey en joignant le geste à la parole.

-        Non merci.

Audrey suspend son acte et se retourne vers Elena la capsule de café à la main.

-        Un Nespresso ! Lungo Legero, celui que tu préfères…

-        Non merci, répète Elena. Je suis un peu barbouillée ce matin et l’odeur de café me donne la nausée.

-        Eh bien ça, c’est bien la première fois ! C’est ton carburant le café. Tu dis toujours que tu ne sais pas fonctionner en mode eco, que tu consommes au moins 0,2 L/heure.

-        Désolée Audrey, mais là, je ne saurais pas.

-        Oh, et puis arrête de m’appeler Audrey, tu vas finir par me vouvoyer !

Elena la regarde d’un air accablé. Elle se demande comment elle peut avoir une sœur qui lui semble si éloignée d’elle. Si différente, même physiquement. L’allure sportive et masculine d’Audrey contraste avec la délicatesse de la sienne.

-        Comment dois-je t’appeler, alors ?

Audrey hausse les épaules. La situation lui paraît surréaliste au point qu’elle se demande si ce n’est pas elle qui devient folle. Et si c’était une grosse farce ? Elle a envie de secouer sa grande sœur, lui balancer deux gifles et lui remettre ses idées en place. Elle est mal à l’aise. Maladroite.

-        Laisse tomber Lena. Allez, mange quand même quelque chose, puis on ira se promener.

Sur le chemin côtier qui borde la plage, le vent s’est levé. Un peu d’air frais, ça fait du bien, tente Audrey entre quelques autres banalités. Et puis, ça va peut-être te rafraichir les idées… Quelle conne ! s’horripile Elena d’un haussement d’épaules. Elle ne cautionne pas l’humour de sa sœur, ni sa manière de tout aborder au second degré. Elle s’interroge toujours sur le degré d’intimité qu’elle a avec Audrey qui, disparue de ses souvenirs lui apparaît comme une femme peu mature. Pourtant elle a besoin d’elle, là, maintenant. Peut-être plus que jamais ?

Elle a froid dans sa petite veste en cuir à la fermeture cassée. Elle resserre ses bras tout contre sa poitrine pour éviter que le vent la transperce. Audrey trottine quelques pas devant elle, dans son legging Nike et ses baskets fluo. Elle ne tient pas en place.

-        Si le vent se maintient après-midi, on pourra sortir en voile. Tu te souviens ? Tu m’avais promis de m’accompagner une fois…

Puis elle se tape le front du plat de la main.

-        Oh ! je suis bête… J’oublie tout le temps… Elle rit d’un petit rire étouffé qu’elle n’a pas tant envie de cacher. Tu vois, c’est peut-être contagieux ton amnésie… Elle se pince les lèvres et repart aussitôt dans son fou rire nerveux. Tu ne m’en veux pas, hein ? Elle se ravise. De toute façon ce n’est pas ton genre.

Pas son genre ? Elle serait plutôt pacifique, à chercher le compromis, à arranger les bidons, à trouver des solutions ? Et puis quoi d’autre ? Tout d’un coup, Elena ne sait plus si c’est sa sœur ou le portrait que celle-ci fait d’elle qu’elle déteste le plus.

-        Qu’est-ce que je fous ici ? soupire Elena.

Audrey a cessé de trottiner. Elle s’arrête à la hauteur d’Elena qu’elle enserre de ses bras.

-        Je vais te dire ce que je sais : tu m’as appelée le dimanche de Pâques. Tu étais allée au diner que maman fait chaque année. Tu avais amené un gros œuf rempli de petits œufs en chocolat. Pour ça, on ne peut pas dire que tu aies créé la surprise… Mais c’est une autre histoire. Ça s’est passé comme d’habitude, je crois, tout le monde rigolait, se lançait des piques plus ou moins acérées, chacun était finalement content de se revoir. Les enfants se ruaient sur tes chocolats, Basile le premier, et puis Lucas a dit : Ah, Elena, notre poule-pondeuse annuelle. Tout le monde a ri. Pas toi. Puis il a continué : quand est-ce que tu nous en ponds un vrai ?

Elle ne sait pas qui sont Basile, Lucas, à quoi peut ressembler sa mère, ni pourquoi ils lui parlent comme ça. Elle voudrait poser toutes ces questions à Audrey, mais elle la laisse poursuivre.

-        Il paraît qu’il y a eu un grand blanc. Tu les as tous regardés et tu leur as dit : je ne suis pas plus poule que mère et puis je ne sais plus trop quoi, enfin tu voulais dire que tu aurais un enfant quand les poules auront des dents. C’est ça, je crois, qui a tout déclenché. Et puis peut-être aussi le fait que Jean-Marc ne soit pas là… En tous cas tu m’as téléphoné le soir, ce qui ne t’arrive pas souvent, c’est que ça n’allait vraiment pas, et tu m’as dit que tu aurais besoin de prendre un peu l’air. Je ne pouvais pas t’accueillir là tout de suite, sinon je crois que tu aurais pris le train dès le lendemain. On a convenu que tu viendrais le 23. Puis tu m’as juste envoyé tes horaires de train par mail.

Les questions se bousculent dans sa tête, il faudrait faire un tri, prendre des notes, tout remettre en ordre. Elle retient les noms : Basile, Lucas, Jean-Marc. Et puis elle regarde Audrey et demande :

-        Pourquoi n’étais-tu pas là si c’était le diner de famille rituel ?

Audrey n’embraye pas, non. Elle marque un temps, ouvre la bouche, la referme. Elle semble déstabilisée par la remarque de sa sœur. Ses yeux se perdent sur le chemin de terre et courent jusqu’à la mer et bien au-delà.

-        J’ai pas envie de remuer ça. Pas maintenant. Il y a plus important. Faut s’occuper de toi, de ta mémoire.

D’ailleurs, elle a pensé qu’Elena devrait aller voir un médecin. Cela fait trois jours qu’elle est là et rien n’a changé. Elle a toujours ses nausées le matin, c’est peut-être une commotion. Et puis Audrey n’ose pas encore lui dire, mais elle ne va pas pouvoir l’héberger plus longtemps.

Marie-Astrid

*****

Trouvaille

 J’étais perdue dans mes pensées, préoccupée déjà par ce qui m’attendait plus tard. J’enchaînais  la routine de fin de journée comme un automate : les chaises sur les tables, les poubelles au conteneur, et en me dirigeant vers la cuisine, après avoir éteint les lumières de la salle, je ne saurais dire si mes yeux l’ont attrapé ou si c’est lui qui s’est projeté vers mon regard. Toujours est-il qu’il était glissé entre les coussins de la grande banquette. J’aurais dû retourner vers le comptoir et le déposer près de la caisse, dans la boîte des objets perdus, avec le trousseau de clé et de la petite moufle rose. Mais j’étais pressée de rentrer et je l’ai glissé dans mon sac. Demain, il rejoindrait les autres objets en sursis depuis des semaines, jusqu’au grand saut du nettoyage par le vide.

 J’ai changé mes ballerines contre des bottines, attaché mon blouson, enfilé le casque que Matt me tendait. Je l’ai laissé me raccompagner, comme il le faisait souvent à la fermeture. Il disait qu’il avait trop besoin de moi au service pour risquer que je me fasse agresser entre le salon de thé et mon appartement.

Portrait imaginaire

J’ai affaire à un amateur de foot, suffisamment amateur pour noter l’horaire d’un match à la télé.  Et pour garder une photo de footballeur italien… bizarre pour un gars… ou bien il est homo… Et ce ticket, daté de 2005, en anglais, je me demande de quel pays, les Etats-Unis, souvenir de voyage d’étudiant, en 2005, ça fait neuf ans… ça  lui en fait 27, 28…

Et ce chouchou… qui peut coller un chouchou dans son agenda ? Il ne s’en sert pas, sinon il ne l’aurait pas collé. Il le garde. Précieusement ; comme un souvenir. Ou pour le rendre à quelqu’un.

Et il garde un paquet de chewing-gums dans son calepin… en souvenir aussi ? Ou il a mauvaise haleine… . Oh, bravo, un homo, fétichiste, amateur de foot et qui pue de la gueule… Bravo, ma fille, le gros lot ! Arrête de feuilleter ce truc, c’es pas la peine… 

Ah, Tiens… l’expo Jules Verne… on aime la culture. Peut-être pas un footeux, finalement… quoique, s’il est homo, ça peut coller…Oh, Esther… ce sont des stéréotypes, tu caricatures, un peu de subtilité, bon sang, t’es bien serveuse chez un glacier, toi… es-tu cruche pour autant ? Bon… c’est donc un footeux qui visite des expos… Arrête, si ça se trouve, … et puis, on s’en fiche… on verra bien … ou pas…

 Dimanche 8 avril - Dîner de famille

Je viens surtout pour les petits. Tout seul, parce que le paternel n’a pas envie de « voir défiler mes petits amis » ; il s’imagine que j’en change toutes les semaines. Alors, il fait comme si j’étais célibataire.  Il n’y a que les femmes qui comprennent. Leona (sa compagne) et Agnès (ma grande sœur), et maman, mais bon… Je suis passé déposer des fleurs au cimetière hier.  J’ai planté des bulbes de jonquilles en fleur. Elles refleuriront l’an prochain.

Agnès a préparé l’apéro : elle s’est surpassée.  Verrines aux œufs de lompe,  demi-œufs de caille en aspic,  toasts au pâté de lapin de Pâques, … Elle a épuisé toute la thématique. Les serviettes sont dans le thème aussi. Elle a même trouvé une barrette avec trois petits poussins pour tenir la frange de la petite.

Pierre va encore nous gratifier d'un petit laïus de pseudo-œnologie en ouvrant avec une cérémonieuse majesté un mousseux moyen, estampillé Champagne, persuadé qu'il est que nos pauvres papilles sont baratinables à souhait.

Papa nous annoncera fièrement qu'il nous a gardé son plus beau gigot d'agneau, une pièce magnifique, vous m'en direz des nouvelles, ça fond dans la bouche, ça a à peine vu l'herbe...

Manon se mettra à pleurer : « BonPa, Lorenzo a dit qu'on va manger un bébé mouton que tu as tué avec ton couteau, c'est pas vrai, hein ? » Yohann dira que si, c'est vrai, qu'est-ce que tu crois et se fera rabrouer par son père. Le paternel lèvera les yeux au ciel en soupirant, "Mais, non, c'est du poulet", dira Leona.

Xavier, mon frère, arrivera pour le dessert parce que son ex lui a ramené la gamine en retard. «  On vous a gardé du gigot de poulet ! », je dirai, pendant que Papa haussera les épaules.  « Vous allez en faire de lopettes…. »

Les enfants sortiront dans le jardin et Agnès aidera à ranger la cuisine – on ne va pas laisser ça comme ça !

Je laisserai Xavier faire semblant de s’intéresser aux performances du nouveau monospace de Pierre et j’irai jouer au foot avec les enfants. Filles contre garçons, mais moi chez les filles parce que sinon, c’est pas équilibré. C’est bon d’être facteur d’équilibre…

Isabelle R

*****

L'Agnus Dei, le sublime Agnus Dei de Barber parvient inévitablement à me faire monter les larmes aux yeux, une sorte de larmes sournoises, j'en ai une réserve inépuisable dirait-on.

Ce n'est pas sur la voisine, dont on vient de célébrer les obsèques, que je m'épanche aussi discrètement que possible, non, à l'office, je n'y ai assisté que par obligation.

Elle ne me manquera pas la Colette,  ne me saoulera plus avec ses jérémiades d'hypocondriaque !

 J'ai fait une trouvaille à l’église : sous une chaise, près du confessionnal, traînait un drôle de calepin ; intriguée,  je l'ai glissé  dans la poche de mon manteau.

Le soleil a percé au-dessus de la ville. Toute réconfortée, je me dirige vers le Point Chaud, un thé au lait me réchauffera. Décidément, il fait toujours aussi glacial dans les églises !

Onze heures, l'endroit est  bien calme,  cela me convient.

Voyons ma trouvaille, un agenda... De toute évidence le ou la propriétaire ne vit pas dans l'opulence. L'objet est rudimentaire, recouvert de plastique transparent, une photo a été glissée en couverture, c'est le portrait d'un vieille, coiffée d'un foulard bigarré. Ses cheveux gris sont tirés vers l'arrière, elle sourit, son visage est empreint de tristesse, de douceur aussi. Je la verrais bien cultiver la terre, sa peau est ridée comme un champ labouré.

Elle partage la couverture avec un découpage, trois personnages masqués à l'identique : plâtre blancs, sans expression, plutôt sinistres, vêtement noirs.

En arrière-plan, de l'eau, des pilotis, Venise ?

 

Rendez-vous

 La chape de plomb

 Sur la banquette au bois lustré, elle est assise à côté de lui, par habitude plutôt que par choix.

Je le sais, moi, qu'elle ne l'aime plus...

Il tourne la petite cuillère à travers la crème d'un cappuccino dont il a, par habitude, prélevé quelques bouchées gourmandes.

Je connais leur histoire, je peux lire dans leurs pensées, dans l'intimité douloureuse de cette femme et de cet homme qui, bien que mariés, n'habitent plus ensemble ;

Il a dépassé les bornes m'a-t-elle confié un jour ;

Non, ce n'est pas le banal coup de canif dans le contrat ; c'est trop de manipulation, d'autoritarisme, de possession malsaine.

Un grand besoin d'air a décidé la femme à plier bagages.

Mais le voilà toujours à ses basques à la poursuivre à coup de flatteries, de prévenances, d'invitations sournoises et je ne sais quels chantages.

Il irait jusqu'à lui moucher le nez, s'il osait !

Il parle, elle écoute, regard éteint.

Il l'écrase, je le vois bien, moi, c'est une véritable chape de plomb.

-Viens manger chez moi ce soir, j'ai du steak irlandais et le bordeaux que tu aimes.

-On pourrait regarder « La passion selon Saint Mathieu », je l'ai enregistrée, par Herreweghe, extraordinaire, tu aimerais.

-Je t'invite pour le congé du premier mai, en Baie de Somme, on annonce le beau temps, tu m'écoutes ?

Mais quand va-t-elle enfin la savourer, cette délivrance qu'il a tant de mal à lui accorder vraiment ?

Suzanne

*****

Cela est arrivé tout à fait par hasard… un événement anodin… Dans le train que je prenais chaque semaine, sur la tablette, un livre agrémenté d’un post-it « Prenez-moi ». J’ai obéi, par désœuvrement : j’avais la perspective de longues heures vides dans une salle d’attente. C’était un roman, d’auteur et de titre inconnus de moi. Ce fut une révélation.

J’ai toujours lu certes, mais jusqu’alors j’avais été un lecteur inconstant et léger. J’effleurais, de temps à autre, des mots, des lignes à la recherche d’un moment d’évasion. Tout m’était bon pourvu que je m’oublie un instant. Puis, la dernière page tournée, j’oubliais l’œuvre aussi…

Ce roman, que le hasard avait mis entre mes mains, fut donc une révélation. On pouvait lire avec ses tripes, on pouvait lire avec son cœur et son âme. On pouvait lire avec passion et, la dernière ligne parcourue à regret, l’auteur continuait de vous parler longtemps encore.

La semaine suivante, dans le même train, je traversai les wagons jusqu’à trouver un livre abandonné, porteur du même message. Et il en fut ainsi la semaine suivante, et la suivante, et chaque semaine.  Ou presque … peut-être, ce jour-là, quelqu’un m’avait-il devancé…

J’attendais maintenant impatiemment mon jour de train : les romans s’accumulaient, un univers se dessinait. Celui de l’inconnu qui m’entraînait dans ses lectures. J’aurais voulu l’apercevoir, faire sa connaissance, échanger avec lui. Ou avec elle ?

Ses goûts littéraires m’apparaissaient plutôt féminins, enfin pour ce que j’en connais : j’aimais imaginer une femme, encore jeune, belle, libre, cultivée. Et malgré mon âge, je me surprenais à des rêveries sentimentales.

Mais tous mes stratagèmes pour découvrir mon inconnue furent vains…

Hier, je suis monté, comme de coutume, dans mon train ; j’ai découvert, comme de coutume, mon livre. Je l’ai empoigné, comme de coutume, pour en examiner avec gourmandise le titre et la couverture, promesses de futures délices… En-dessous du livre, caché par celui-ci, un deuxième volume plus petit et plus mince, sans titre: un calepin. Et, je l’avoue, j’ai subtilisé le tout, avide et honteux comme un voleur. 

Ni nom ni adresse dans ce petit agenda. Quelques notes, des photos, de petits objets collés. J’ai passé ma soirée à les interroger. 

Une femme ? Je ne me suis peut-être pas trompé.  Je voudrais être graphologue pour faire parler ces douces courbes, ces arrondis moelleux… Et puis qui peut emporter avec soi, collées sur une page, fleur séchée, photos de famille, d’enfant, de chien même ?  Qui, sinon une femme.

Une mère de famille ? Non ! Une célibataire plutôt… Une mère n’aurait pas surchargé de points d’interrogation, de numéros de téléphone la photo des siens…

J’imagine plus volontiers une marraine ou une tante aimante, celle qui projette d’accompagner des ados à un « concert jeune public ».  Le rendez-vous a été noté, mais la Tatie n’est pas dévouée au point de renoncer, pour ce concert, à un « week-end à la campagne avec le club », autre rendez-vous pris pour le même jour : le concert est vigoureusement barré et annoté « annulé ». Une Tatie donc, une mère se serait sacrifiée ! 

Peut-être le « week-end à la campagne » est-il organisé par ce club équestre dont les coordonnées ont été soigneusement conservées… A moins qu’il ne s’agisse de suivre ce « Parcours singulier au Cabinet des estampes » dont le programme figure aussi dans l’agenda.

Le portrait se précise : une femme, célibataire, tante et marraine affectueuse de quelques neveux ou nièces, sportive et cultivée. Elle commence à me plaire…

Une grande voyageuse aussi semble-t-il : le serpent asiatique d’une photo et la copie d’un poème malgache voisinent avec un ticket de métro parisien et l’image d’un paquebot… Une femme libre, indépendante, audacieuse…

Et à qui son métier de fonctionnaire –une  fiche de paye en atteste- procure revenus et loisirs… Une enseignante, peut-être ?

Décidément, elle pourrait me plaire… mais, à la réflexion, un doute me saisit. Ne cache-t-elle pas des côtés plus sombres ?

Ces épingles de sûreté en chapelet ? Une anxieuse qui les collectionne au cas où… Que redoute-t-elle tant de perdre ? Sa jupe ou sa vertu ? Cette notice de médicament ? Une hypocondriaque qui la conserve pour en racheter ou pour en consulter à tout instant la liste des  « effets secondaires » ?  

Ce rendez-vous à la « clinique du sommeil » ? Une insomniaque, victime d’une difficulté ponctuelle ou d’une perturbation plus profonde ? 

Et cette réglette de 13 centimètres, coincée entre deux pages ? Est-elle destinée à une vérification exceptionnelle ou témoigne-t-elle d’un usage maniaque ?

Ces lectures… ce carnet, dévolu aux souvenirs plus qu’à l’emploi du temps… Je commence à l’apercevoir, mon inconnue. Forte et fragile, elle vit intensément,  amplifiant le moindre effleurement de la vie, vibrant à la plus petite émotion. Tout fait écho en elle. C’est la femme idéale, celle que j’ai traquée à travers tous ses pâles avatars : ma femme-lyre !

Le dimanche 8 avril : Une réunion de famille

 « J’ai une grande nouvelle à vous annoncer ! » La déclaration suscite à peine une curiosité polie. Mal à l’aise,  elle se lève, tortille ses colliers, réassure ses lunettes, torture une mèche rebelle. 

« Une grande nouvelle ! je lui ai dit « oui » : nous allons nous marier… »

Autour de la longue table nappée de blanc, le silence est tombé, cette fois, tranchant comme au couperet les conversations, éteignant les rires.  Même l’argenterie a cessé de cliqueter contre la porcelaine. Son père s’est étranglé, a recraché sa dernière gorgée de Sancerre sur la soie de sa  cravate et on n’a plus entendu que ses toussotements rauques entrecoupés par les plaintes de Bismarck, le bâtard de tante Adèle, que l’odeur des mets fait gémir spasmodiquement depuis le début du repas.  Dans les assiettes, les tranches de gigot refroidissent, la sauce se fige et les haricots s’amollissent un peu plus encore.

 « Je lui ai dit « oui » ! Nous allons nous marier… », répète Tante Adèle qui ajoute extatique : «Enfin ! »

 Au bas de la table, les plus jeunes sont les premiers à réagir.  Léa et Louis,  à qui leurs quatre et six ans ne permettent pas de comprendre, impressionnés par le silence des adultes, se sont statufiés, bouche ouverte sur une bouillie verdâtre.  Puis Léa, à tout hasard, s’est mise à pleurnicher entre haut et bas guettant la réaction maternelle …: Leurs cousins, trois gamins dont les âges s’étagent entre treize et huit ans se sont mis à ricaner. Les cadets ont regardé l’aîné et quand celui-ci a pouffé dans sa serviette damassée, ils se sont empressés de l’imiter.  Au bout de la table, maintenant, ça chahute, ça ricane, ça se trémousse, ça fredonne de vagues marches nuptiales…

 ELLE, plongée dans la pensée de son agenda perdu, elle a été longue à réagir : dix ans que tante Adèle, la sœur aînée de leur père, la soixantaine bien faite, rassie dans un célibat sans fards ni teinture, se laisse courtiser par son prétendant. Pour la plus grande joie de la famille à qui elle offre un inépuisable sujet de plaisanteries.  Sa tante l’avait entraînée un jour pour lui présenter, de très loin, un petit homme sec, grisonnant, au visage raviné comme une moraine : il rapetassait une chaussure, assis derrière la vitrine de sa boutique. « C’est lui ! »  avait-elle annoncé fièrement avant d’ajouter: « Il insiste… mais je lui ai toujours dit « non » ! Et pout tout… tu me comprends ? » Ses pommettes couperosées étaient devenues toutes rouges.  ELLE lui avait trouvé un visage…intéressant.

Ainsi tante Adèle s’apprêtait au grand saut matrimonial. Et avec son petit cordonnier …

 ELLE a fait des yeux le tour de la table : les réactions des uns et des autres s’étalaient sans vergogne sur les visages.

Ses jeunes neveux s’amusaient beaucoup : l’idée que leur vénérable grand-tante puisse se métamorphoser en mariée, « jeune » par définition, leur semblait du plus haut comique.

 De la bouche de sa mère, ouverte sur un O de stupéfaction indignée, elle entendait sortir de muettes interrogations :   « Faudra-t-il inviter ce petit commerçant aux fêtes de famille? … Comment vais-je l’appeler ?... Sait-il seulement se tenir ? Pourvu qu’il ne boive pas… Vais-je devoir assister à la noce avec la belle-famille ?  Comment devrais-je m’habiller ? Et Adèle ?  elle ne va quand même pas se marier en blanc. »

 Son père, les quintes de toux apaisées et la cravate épongée, était plongé dans un abîme de perplexité.  Oh ! pas difficile de deviner que ses pensées allaient  à l’héritage : sous, maisons,  actions, tous biens d’un sœur célibataire qui devaient retourner dans la famille.  La fortune allait-elle être divisée ? pire dilapidée avant même sa mort ?… Un mari pouvait-il hériter ?  De tout ?  Quel régime matrimonial faudrait-il conseiller ? exiger si possible…Quel testament ?… 

 A voir leurs mines, les mêmes questions devaient agiter ses deux frères … Et au moins l’une de ses belles-sœurs, l’autre étant –comme d’habitude  – occupée à gourmander sa fille tout en  posant sur son mari un regard interrogateur.

 Et quand tante Adèle,  de plus en plus gênée par ce silence qui se prolongeait, avait  secoué son chignon d’un air bravache pour préciser : « C’est à Paris, où nous avons passé un merveilleux week-end, que  nous avons décidé de nous marier.  En août… », elle avait enfin pu surmonter la confusion de ses propres sentiments. Elle s’était levée, s’était approchée de la vieille dame, avait caressé des doigts la main tavelée et embrassé la joue fragile, à la peau si douce sous les lèvres, avant déclarer bien haut pour que tous l’entendent : « Félicitations, Tante Adèle !  Nous vous souhaitons beaucoup, beaucoup de bonheur.  Et j’espère bien être de la noce.  Comme nous tous…» 

 

Rendez-vous

 Dans l’agenda, au 7 mai, un rendez-vous : « 10 heures, médiacité, Pierre pour achat costume mariage ».

Une note  qui d’abord me décourage : ma femme-lyre serait-elle fiancée ?…Puis j’y vois l’occasion d‘assouvir ma curiosité et d’apercevoir, peut-être, mon inconnue... Le 7 mai, cela me laisse une petite semaine pour élaborer une stratégie.

 D’abord, repérage des lieux. Je connaissais mal la médiacité, cet immense temple, sur les quais de Meuse, consacré essentiellement au culte de la fringue. Décourageant comme lieu d’espionnage : plusieurs issues, deux étages, des couloirs sinueux où flânent une foule de badauds.  Comment repérer une inconnue dans ce dédale ?  J’erre entre les rangées de vitrines, puis je trouve.  A moins que Pierre ne souhaite se présenter à la mairie en jean délavé et troué, sweet à capuche sur chemise bariolée et sous blouson de cuir, je ne vois que deux boutiques susceptibles d’habiller un marié conventionnel.  Et heureusement, elles ont vue l’une sur l’autre et sont situées dans la même portion du même couloir.  Si mon Pierre n’est pas un indécrottable anticonformiste, il doit passer par ici.

 7 mai, 9 heures 45, deuxième étage, couloir C.  Je slalome d’une vitrine à l’autre, feignant de contempler avec la plus grande attention les mannequins aux allures affectées. Dans le reflet des vitres,  je surveille les environs. Il encore tôt, les passants sont pressés, ils passent et ne s’attardent guère. Après un quart d’heure de ce manège, je serais capable de décrire tous les costumes, de préciser leur prix et je commence à craindre que le rendez-vous n’ait été annulé.  Un grand noir baraqué s’est bien arrêté, avant d’entrer manipuler des chemises de couleurs vives, mais il est ressorti et s’est éloigné sans que personne ne le rejoigne.  Ensuite j’ai eu successivement la compagnie d’un anonyme tout gris, cheveux, peau et vêtements ; puis d’un vieux monsieur bedonnant et essoufflé - vive la nuit de noces si c’est le futur !  A 10h 05, deux jeunes minets, collés à la vitrine, ont commenté longuement coupe, tissus et prix.  Un choc! et si ma femme-lyre était un homme, homosexuel d’où sa sensibilité … Bonjour les stéréotypes ! Non ! je ne peux, ne veux y croire. 

 Mais voici quelques minutes qu’un petit bonhomme fait les cent pas dans mon dos… Son reflet me renvoie l’image d’un sexagénaire, le pas est ferme, mais les cheveux grisonnent, la silhouette est sèche, mais les joues sont entaillées de plis profonds.  Il s’accroche à notre portion de couloir. Et si ma femme-lyre avait le même âge… Quand l’homme est au bout de son va-et-vient et me tourne le dos, je lance un « Pierre ! » sonore.  Et j’ai le temps de le voir s’arrêter et interroger l’espace des yeux avant de m’engouffrer dans le magasin le plus proche.  C’est Pierre, le futur marié !

 Je repousse les services d’un vendeur obséquieux pour m’activer parmi les rayons.  Disperser les piles de pulls, chambouler l’ordonnance des chemises, éparpiller les cravates, soupeser les vestes et déplier les pantalons,  j’y prendrais presque goût quand soudain ils sont là : Pierre et une femme.  Ils se sont arrêtés à l’autre bout du magasin,  je les vois mal.  Elle semble nettement plus jeune : le silhouette est déliée, le profil net, la chevelure foncée.  Ils se tiennent l’un près de l’autre, sans se toucher ; elle, les mains enfoncées dans les tissus; lui, un peu en retrait, bras ballants. Peu concerné le marié !  Je ne peux entendre les quelques paroles qu’ils échangent et n’ose m’approcher.  A cette heure, le magasin est presque vide.  Puis, quand ils se dirigent vers les cabines d’essayage, je rafle au hasard quelques vêtements et les rejoins.

 Elle est assise devant une porte fermée.  Je feins d’hésiter entre plusieurs boxes pour, d’un coup d’œil oblique, me confirmer ma première impression. Elle a facilement la moitié de l’âge de son Pierre et elle me plaît…  Puis il me faut disparaître.  Les cagibits réservés à l’essayage sont fermés par une porte battante, style saloon.  Celle-ci s’arrête à cinquante centimètres du sol et grince horriblement. Pas moyen de l’entrouvrir discrètement.  Je ne peux plus rien voir, mais maintenant j’entends.  Et il me faut avoir le comportement d’un banal client, j’ai enlevé mes chaussures, mon jeans afin d’exhiber mes mollets que je m’applique à faire entrer dans les pantalons raflés au hasard.  M’emparer de vestes aurait été plus pratique…

 « Le noir vous vieillit et me semble si triste. Essayez plutôt du bleu marine… (silence) Non ! cette coupe  ne vous va pas : elle vous grossit…

- Et ça ? Qu’en pensez-vous ? Adèle m’a recommandé les rayures,  est-ce que je ne fais pas un peu trop maffia italienne, non ? (rires)…

-Vous aimez cette couleur, vous ? maman trouverait certainement ce beige trop clair

-D’accord, pour une fois, avec Madame votre mère : ce costume est trop voyant ».  

Les échanges sont ponctués par les grincements du portillon et entrecoupés par les temps morts des habillages et déshabillages…   Tout ceci ne m’apprend pas grand chose, sinon qu’ils se vouvoient, évitent soigneusement de s’appeler par leurs prénoms, n’échangent aucun mot tendre.  Qui est-elle pour lui ?  Une jeunette, prête à épouser un vieux, feindrait plus de tendresse; une sœur, un cousine  diraient « tu » ; une fille, « papa ». J’en suis là dans ma perplexité lorsque le silence m’alerte.

 Zut ! ils sont partis.  Vite, m’extraire d’un jeans trop serré, enfiler celui qui m’appartient, chausser mes souliers…  Ils sont déjà à la porte du magasin, je m’y précipite, à moitié rhabillé, trébuchant dans mes lacets et oubliant sur mon bras le pantalon trop étroit qui, au passage, déclenche les ullullements de l’alarme antivol.  On m’attrape : « Eh ! vous, arrêtez ! ».  On me repousse à l’intérieur : « Où courez-vous comme ça ? ».  On écoute mes explications embrouillées avec scepticisme : « C’est bon pour une fois, qu’on ne vous y reprenne plus »... Enfin on consent à me laisser sortir. 

 Le couloir de la galerie marchande commence à se remplir : acheteurs, flâneurs, ménagères, travailleurs pressés, étudiants chahuteurs… Pierre et ma femme-lyre ont disparu.  Mais là-bas, cette chevelure brune dansant parmi la foule … Je cours, la rattrape, saisit sa propriétaire par le bras : «  Madame ?… Mademoiselle ?… »   Elle se retourne.  Deux yeux mordorés, pailletés d’or, s’emparent des  miens : « Oui ?? »

Deux yeux mordorés... Ils s'étaient dès l'abord fixés sur les miens, francs, directs, grand ouverts sur l'étonnement d'avoir été si cavalièrement abordée. Ma curieuse... Deux yeux qui s'étaient attaché aux miens sans ciller, jaugeant l'inconnu que j'étais. Mon audacieuse... Puis l'interrogation s'était faite plus insistante, paupières écarquillées et sourcils levés en même temps que des étincelles de sourire dansaient dans les pupilles. Elle attendait confiante, elle accueillait sans méfiance l'inconnu, se réjouissait de l'insolite.  Mon aventureuse...

Et moi, pris d'une subite et stupide timidité, je n'ai pu que balbutier : "Pourriez-vous me dire l'heure, s'il-vous-plaît? "

 Mais ça, c'est dans mes rêves ! La réalité fut tout autre...Deux yeux mordorés se sont fixés sur les miens. La  crainte les a démesurément agrandis; les cils ont battu spasmodiquement pendant que le bras se contorsionnait pour échapper à mon étreinte.  La bouche s'ouvrait sur un cri que j'interrompis en balbutiant stupidement : "Pourriez-vous me dire l'heure, s'il-vous-plaît ?"

Françoise

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