Prendre l’air

 

Elle va prendre l’air. Elle va prendre le large. Elle va sortir de ce deux-pièces exigu aux lambris jaunis, aux murs dont les lambeaux s’attachent encore au plâtras éventré. Décoller l’odeur de graisse et de fumée de ses vêtements. Eteindre la télé, éteindre les bruits de machine, de claquements de portes, d’éclats de voix. Elle va enfiler son manteau, encore tout neuf tellement elle sort peu. Tellement peu de raison de sortir. Pour quoi faire ? T’es pas bien ici ? l’entend-elle lui dire. Bien sûr, elle a tout, la chaleur du poêle à mazout quand elle a le droit l’allumer, la cuisine, équipée de deux becs qui ne servent qu’aux grands jours : le dimanche où sa belle-mère s’invite. Un bec pour les patates à l’eau, l’autre pour la soupe aux oignons. Le minifour pour le rôti, posé sur le frigo qui ne refroidit plus que des bières. Le dimanche c’est jour de fête, elle sort la nappe blanche et les assiettes du mariage. Celles qui ne sont pas ébréchées. Elle sort tout ce qu’elle a, sa belle robe, la seule qu’il lui ait offerte en cinq ans, son peu de maquillage et, face au miroir, elle trace sur ses lèvres un sourire au pinceau. Puis elle dresse la table pendant qu’il est au foot, au foot ou au bar, ou ailleurs, et puis, quelle importance. A midi elle arrive, la belle-mère et son cortège de représailles : n’a-t-elle pas un peu grossi ? Elle devrait faire attention, s’arranger un peu les cheveux, elle lui donnera l’adresse de son coiffeur, il peut faire des miracles. Oui, oui, bien sûr, acquiesce-t-elle poliment. Et elle pense aux miracles, en touillant la soupe aux oignons roussis. L’odeur lui donne des haut-le-cœur. Bientôt il va rentrer, s’asseoir dans le divan et se faire servir une bière. Sa mère va lui caresser la joue en lui demandant s’il n’est pas trop fatigué de sa semaine et noter que sa chemise n’a pas été repassée correctement. Elle va jeter un regard furtif vers elle, qui touille toujours la soupe et pique dans les patates. Depuis sa cuisine, elle ne se retournera pas. A table, ils regarderont le débat politique dominical. Il tapera du poing, invectivera les uns puis les autres dans une exhortation qui n’a d’autre intérêt que faire la conversation à leur place. Puis elle débarrassera la vaisselle dans l’évier et amènera les éclairs au chocolat débordant de crème. Vous en avez de la chance ! répétera la belle-mère, comme chaque semaine, pour noyer le silence. Une vue pareille, c’est vraiment rare ! C’est comme si vous étiez en vacances tout le temps ! Et ils se retourneront vers le front de mer, offert comme une carte postale. C’est là qu’elle se lèvera. A cause de la carte postale. Ou de la belle-mère. Ou des éclairs. A cause du creux dans son ventre et du manque d’air. Elle enfilera son manteau rouge encore tout neuf de n’avoir jamais servi. Elle va prendre l’air. Comment ça, prendre l’air ? Qu’est-ce qu’elle a besoin de sortir ? Et puis, regarde ce ciel : il va pleuvoir. Elle ne va pas sortir comme ça, alors qu’on est dimanche et que les invités sont là ! C’est quoi ces manières ? Elle ne va pas se démonter, elle n’a pas appris ça. Elle hésite un peu, finalement, c’est vrai, c’est dimanche, elle devrait peut-être attendre demain. Mais c’est maintenant qu’elle veut prendre l’air, prendre le large. Ne fais pas ça ! Il la menace. L’air soudain se raréfie. Elle ne va pas pouvoir rester. Ce n’est pas bien, il va lui en vouloir, mais elle ne peut pas faire autrement. Elle va prendre l’air. Les poings de son mari se serrent sur la table. Elle a toujours dit « mon mari », pas « mon homme », comme on dit maintenant. Pourtant elle n’est ni vieille ni coincée. Elle dit mon mari, il dit ma femme. Dans mon mari, il y a cette notion de lien, d’attachement, elle pense plutôt cette corde autour de son cou. Dans ma femme, il y a l’objet qu’elle représente, celle qu’on sort pour être accompagné, celle qui s’occupera de la maison et des enfants pendant que le mari travaille. Les enfants, ils n’en ont plus parlé depuis son retard de règles. Quatre jours de retard, juste le temps d’espérer. Puis tout est rentré dans l’ordre. Depuis, il ne l’a plus touchée. Elle répète : je vais sortir. Il lève la main, ouverte, bien plate. Elle voit saillir ses mâchoires, ses narines se dilater et entend son souffle s’accélérer. Sa mère renchérit, franchement, quelle impolitesse, les abandonner comme ça ! Il élève la voix. Lui intime de rester. Elle va ouvrir la porte et l’entendre hurler, puis elle va la fermer et le son de sa voix sera assourdi, comme les basses d’un woofer. Boum, boum, boooooum. Le son de sa voix ou les battements de son cœur ? Elle va descendre l’escalier. Ses talons claqueront sur le métal. Le métal résonnera dans toute la cage, en écho. Elle enlèvera ses chaussures au palier inférieur, pour stopper ce glas délétère. Elle va ouvrir la porte de l’immeuble où s’engouffre l’air. L’air frais et humide. Elle va le laisser entrer, la bousculer, l’ébouriffer, l’envahir. Elle laissera claquer la porte sur ce courant d’air et remarquera à peine qu’elle n’a pas ses clés. Elle va prendre l’air. L’air de rien. Elle jettera un regard autour, fourrera ses mains dans les poches de son manteau rouge. Y trouvera des lunettes de soleil qu’elle mettra malgré la grisaille. Elle rechaussera ses talons. Dehors, les talons claquent autrement. C’est net, décidé, ça ouvre, ça cadence le pas. Elle prendra l’air. L’air du temps et le temps sera encore clément pour la saison. Elle affichera un sourire de façade sous le rouge de ses lèvres, comme le rouge de ses yeux. C’est le vent le premier, dans une bourrasque, qui lui arrachera une larme. Elle marchera sur le boulevard de la mer, avec ses lunettes et ses talons dans son manteau rouge et son sourire comme une balafre rouge sur son visage mouillé de larmes. Elle avancera comme un phare qui descend dans la brume. On pourra la repérer de loin, mais personne ne regarde une femme marchant le long de la mer un dimanche un peu gris, dans le soir qui va bientôt tomber, bientôt la prendre. Personne ni les maris occupés à ruminer leur colère qu’ils ne savent sur qui passer, ni les belles-mères qui bientôt vont s’en aller, parce qu’il se fait tard et qui claironnent vertes de rage qu’elles espèrent bien que toutes les femmes de tous les fils appelleront pour s’excuser d’une attitude si puérile, si impolie, si peu respectueuse à leur égard. Elle, elle va continuer de marcher jusqu’à ce que bon lui semble. Elle va prendre l’air jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus besoin. Alors elle bifurquera, coupera court au boulevard de la mer et à ses arbres alignés, ses belles voitures garées, ses fruits de mer étalés dans des bacs de glace à attendre les clients. Elle enlèvera ses talons et s’enfoncera dans le sable doux et fin. Elle ne saura s’il est chaud ou froid, mais elle pensera que depuis qu’elle habite au bord de la mer, elle n’a jamais mis les pieds sur la plage. Elle éclatera de rire ou peut-être en sanglots, sans doute les deux ensemble parce qu’elle ne saura plus s’il faut en rire ou en pleurer. Elle arpentera la plage, dans le soir qui tombe, jusqu’au brise-lame. Elle refermera son manteau en serrant ses bras contre sa poitrine pour ne pas que le vent le lui arrache. Elle se laissera décoiffer, bringuebaler, tourmenter. Ses lèvres auront un goût salé, d’embruns, un peu amer aussi. Elle avancera sur le brise-lame et les vagues lui lécheront les pieds. Elle restera là un moment sans savoir si elle doit encore se retourner. Que laisse-t-elle derrière elle ? La plage, le boulevard de la mer, les étals des restaurants, les lumières qui s’allument dans les appartements, le poêle à mazout qui craque, la télé toujours allumée et la vaisselle toujours dans l’évier. Des canettes de bières vides sur la table du salon et un cendrier qui déborde, un lit défait et puis quoi ? Pas même quelques regrets. Elle respire un grand coup, une bonne fois pour toutes, et puis elle n’en parlera plus. Elle prend le large.