Tous les soirs, nous nous promenons par le sentier qui longe la falaise. Un chemin peu fréquenté, serpentant parmi les bruyères et les ajoncs. Il va s’étrécissant, en pente douce d’abord, puis dévale en une sente abrupte vers la crique. Nous nous arrêtons là, Jacques et moi. Aller plus loin serait trop difficile pour les septuagénaires que nous sommes. Jacques devant, moi derrière, nous admirons selon le temps et les saisons le coucher de soleil ou les vagues qui tempêtent à nos pieds. Puis nous rentrons. Jacques parle de ses exploits passés, de ceux qu’il a accomplis, de ceux qu’il aurait pu accomplir. Au foot, au tennis, en natation, il était le meilleur, le plus fort. Le vainqueur. Je laisse dire... C’est vrai, jadis, Jacques était doué et plus encore si on l’en croit.

Jacques est mon meilleur ami. Enfin tout le monde dit qu’il est « mon meilleur ami ». Jacques est mon invité. Jacques est ennuyeux : il ressasse ses obsessions, ses nostalgies, mais Jacques est mon ami. Nous passons toutes nos journées ensemble. Seuls. Je n’ose inviter personne quand Jacques est là. Et le soir, devant un carafon de whisky, Jacques parle et je laisse mon esprit courir au fil des souvenirs. 

J’avais 12 à 13 ans, cet été-là.  Et que j’étais heureux dans cette longue pièce, un dortoir aménagé dans les combles d’un vieux château où deux rangées d’étroites couchettes se faisaient face. Enfin je me sentais un homme. Enfin je sortais du cocon familial. Pour la première fois, j’osais découcher. J’avais résolu mon problème : l’énurésie. Et quel problème ! Imaginez ce que doit endurer un gamin de douze ans quand les copains s’aperçoivent qu’il fait encore pipi au lit...

Oh ! Je ne mouillais pas mes draps toutes les nuits, non. De temps à autre, cela me surprenait toujours de la même façon : le temps d’un cauchemar. Ma mère m’y promenait dans une voiturette d’enfant. Bras et jambes sortaient du landau où j’essayais de me dissimuler, couvert de honte. A l’humiliation s’ajoutait bientôt l’angoisse, car je devais lutter contre une pressante envie d’uriner. C’est alors que mon rêve me présentait la cuvette d’un W.C et je m’y soulageais, avec bonheur, avant de me réveiller dans l’humidité chaude et odorante du pipi au lit. Mais, peu à peu, dans mon sommeil, j’avais appris à reconnaître le scenario, à penser : « C’est un rêve » et à me réveiller juste à temps pour bondir jusqu’au cabinet. Le cauchemar, comme vaincu, s’était fait plus rare et je l’avais cru disparu à jamais.

J’avais donc osé participer à ce stage résidentiel. Je nageais dans l’euphorie : des activités sportives suivies d’innocentes beuveries à la limonade, sous l’œil de moniteurs complices comme des grands frères. Une de ces petites soirées fut mémorable : on fêtait un anniversaire, je crois, et quelqu’un avait apporté un cidre légèrement alcoolisé. Mon premier alcool : un vrai rite d’initiation virile !

Ce soir-là, j’étais rentré dans notre dortoir totalement euphorique et avais sombré dans un sommeil de plomb. Mon cauchemar familier était venu me visiter, mais cette fois, c’est une sensation de chaleur humide sur le ventre qui m’avait réveillé. Un brin trop tard... Les dégâts étaient limités à mon seul pyjama. Je passai le reste de la nuit à chercher comment dissimuler cet accident.  Il me semble bien anodin, un rien risible, presque attendrissant aujourd’hui. Mais au petit matin, j’en étais arrivé à penser au suicide : le statut de victime pleurée me semblant mille fois préférable à la honte et au ridicule.

Notre réveil suivait un rituel immuable : un moniteur nous tirait énergiquement du sommeil; vêtus de  notre seul slip, nous filions alors pour une toilette de chat avant de revenir nous habiller. Je me dissimulais toujours sous la couverture, dans un dortoir quasi vide, lorsque j’aperçus, deux lits plus loin, dans le désordre des draps, un pyjama qui ressemblait beaucoup à celui que je portais. Vous savez, de ces ensembles à rayures bleu et blanc que portaient alors presque tous les hommes. Je ne pense pas avoir beaucoup réfléchi : un aller et retour d‘un lit à l’autre de l’air affairé de qui a oublié d’emporter son savon, une substitution rapide : vêtement mouillé contre vêtement sec... J’étais tiré d’affaire !

De plus, le lit en question était celui d’un gamin que nous n’aimions guère. Toujours à se vanter, à se faire mousser, à réclamer l’attention des adultes. Je n’étais peut-être pas loin de penser que je lui donnais une bonne leçon. Toujours plus fort que les autres, ce Jacques.

Aussi quand les protestations  indignées de ma victime attirèrent un moniteur, je n’eus aucun scrupule à orchestrer le chahut avec une maestria née d’une longue expérience. Les copains me suivirent avec enthousiasme : on hua, on chahuta, on brocarda le malheureux. Qui cria de plus belle, nia, pleura, frôla la crise de nerfs. Le moniteur était complètement débordé. Renonçant à éclaircir l’affaire sur le moment, il somma le pisseur présumé de se calmer, seul dans le dortoir, et les autres de descendre illico déjeuner. Il nous poussa dehors. Je pense qu’il ne ferma même pas la porte à clé.

Nous avons alors dévalé le large escalier de bois aux marches sonores en les martelant de nos godasses.  Le bruit ne nous permit pas d’entendre les craquements,  le cri, puis le choc sourd du corps sur les pavés de la cour... Nous y avons trouvé Jacques : il  gisait inanimé. Il avait voulu sortir par la fenêtre, descendre le long de la gouttière, comme dans les films, comme dans les bandes dessinées, et réapparaître, tel un super héros, là où nous ne l’attendions pas. Mais, dans la réalité de cette antique demeure, tout était vétuste, y compris les crampons qui soutenaient la corniche... 

Jacques n’était pas mort. Jacques passa de longs mois à l’hôpital, puis en rééducation,  Et moi, je quittai les salles et les courts du stage sportif pour les couloirs et les chambres des hôpitaux. Jacques resta définitivement paralysé. A vie dans une chaise roulante. Je n’ai jamais avoué à Jacques que le pyjama mouillé était le mien et il ne m’a jamais rien demandé. Il est devenu mon meilleur ami.

 Ce qui a signifié toute une vie dévouée à Jacques, loisirs et vacances compris... Aucun femme éprise n’a jamais accepté de partager : « C’est lui ou moi ! » Ce fut toujours lui... et je suis resté célibataire.  J’ai donc eu beaucoup de temps à consacrer au travail... et je suis devenu assez  riche pour m’acheter cette maison sur la falaise. Depuis ma retraite,  j’y viens souvent en compagnie de Jacques. Il est beaucoup moins riche que moi. Il est célibataire comme moi. 

Et ce soir encore, je pousse Jacques sur le sentier, le long de la falaise. Face au panorama illuminé d’un émouvant coucher de soleil, Jacques commente : « Tu vois, si le joueur était monté au filet, il... Alors l’adversaire aurait pu... Moi, à sa place, je... » Et moi, je poursuis aussi mes pensées : « Et si... Et si je n’avais pas abusé de cette affreuse piquette... Et si j’avais eu le courage de me jeter par la fenêtre... Et si ma mère m’avait acheté un autre pyjama...  Et si je laissais tomber Jacques... si je vivais  enfin... Et si je feignais de trébucher sur ce mauvais sentier... si je cessais alors de freiner et lâchais les poignées de la chaise roulante... Et si ça pouvait passer pour un tragique accident...

« Le pauvre ! dirait-on, perdre ainsi son meilleur ami. S’en remettra-t-il jamais ? » 

Françoise