« Allo ! Maman ... Ecoute-moi ; sois un peu raisonnable. L’an dernier, c’était la véranda... Il te fallait absolument agrandir  la véranda...

– ...

– Oui ! Je sais... pour tes futurs petits-enfants dont je te signale, entre parenthèses, que je n’ai pas encore rencontré la mère...

– ...

– D’accord ! C’est à cause de mes chevaux ! Avant la véranda, c’était la piscine où tu trempes l’orteil combien de fois par an ? Il a aussi fallu moderniser une cuisine où tu ne cuisines guère. Et que sais-je encore... Et depuis quelques mois, tu ne me parles plus que du portail automatique de tes rêves. Est-ce bien raisonnable, maintenant que tu es seule ? Tous ces frais, ces dépenses peu utiles ?

– ...

– Non, non, ne m’interromps pas ; c’est la même chanson, chaque fois que l’on se téléphone. Si tu ne te plains pas du voisinage, tu imagines de nouveaux aménagements pour ta maison. Pense à autre chose. Distrais-toi, va voir des gens... Invite des voisines...

– ...

–Ah ! oui... j’oubliais... Bon ! Je ne sais plus, moi... Fais un petit voyage... change-toi les idées. Moi, il faut que je rejoigne mes chevaux qui, eux, ont plaisir à me voir arriver avec le fourrage. »

 Philippe raccroche en soupirant. Ces coups de téléphone le minent : il se sent coupable de rudoyer ainsi une veuve dont il est l’unique enfant. Coupable d’avoir fui, loin, en Camargue, dans la seule compagnie de ses chevaux, une mère obsédée par son foyer, et le désert social qu’elle a réussi à créer autour d’elle.

***

Gisèle raccroche en soupirant elle aussi. Son fils ne peut comprendre ...

Son fils ne peut savoir... Les voisines ? Celle d’à côté refuse de lui parler depuis que Gisèle s’est mise à renvoyer, par-dessus la haie, systématiquement, toutes les crottes que son affreux clébard s’entête, tout aussi systématiquement,  à déposer sur sa pelouse à elle. De l’autre côté, le week-end, c’est tondeuse en journée et fiesta jusqu’aux aurores. Et ses appels à la police locale n’y ont rien changé. Au contraire ! Dès que les flics ont le dos tourné, on monte les décibels... Des histoires qui ont dû faire le tour du lotissement, car ces dames, qui jadis se contentaient de saluer Gisèle avec hauteur,  ricanent et chuchotent aujourd’hui dès qu’elle a le dos tourné.

Gisèle regarde par la fenêtre de la véranda. Le jardin est en fleurs, le vert du gazon sertit l’émeraude liquide de la piscine. Elle soupire et s’efforce d’éprouver le plaisir qu’elle s’était promis de la possession de toutes ces choses... ou un peu de satisfaction, au moins... Finalement, son fils a raison sur un point : il fait si beau en ce début d’été ; demain, elle prendra la voiture et s’en ira.

***

Le lendemain, en début d’après-midi, Gisèle est revenue dans sa petite ville natale, dans son quartier natal, dans sa rue natale, dans le petit parc de son enfance. Avant d’arriver là, elle a accompli ce qui s’apparentait à un pèlerinage. Son errance l’a conduite, sans qu’elle l’eût vraiment cherché, sur les traces de son passé.

D’abord, elle s’est arrêtée devant sa précédente demeure : quatre façades au centre d’une pelouse agrémentée de buis en pot et de statuettes en plâtre gréco-sulpicien. Elle s’est étonnée de la trouver tellement plus petite, plus banale que dans son souvenir. L’actuel locataire est d’ailleurs bien négligent !

Puis elle s’est retrouvée devant la maison où, jeune mariée, elle avait vécu. C’est dans la rue où elle est née, mais dans le haut de cette rue, ce qu’on appelait « le beau bout ». Elle a longuement considéré les maisons jointives d’un lotissement plus tout à fait neuf, un jardinet devant et, elle le sait sans le voir, une pelouse derrière.  En avait-elle rêvé de ces maisons ! A se demander, parfois, si la perspective d’habiter « en haut » n’avait pas, à l’époque, contribué à la séduction de Jean-Michel. Jean-Michel, le garçon du beau bout, celui qu’elle avait épousé, très jeune, et qui s’était révélé un bon mari, tendre et compréhensif.  Mais quant à dire qu’elle avait été heureuse « en haut »... Non. Elle avait toujours eu l’impression que le voisinage n’avait pu oublier son lieu de naissance, à elle, en bas, dans le « bas bout de la rue ».  

Elle est ensuite descendue jusqu’à cette autre extrémité d’une artère citadine pentue.  Elle y a un peu traîné, évaluant les traces de plus de vingt années d’absence. La maison des parents est toujours là, un peu plus décrépite, un peu plus triste encore.  D’autres rideaux, d’autres « postures » derrière les voilages grisâtres: d’autres habitants. 

Par contre, le salon de coiffure voisin est devenu night-shop : exotique, minable et cadenassé à cette heure. C’était la mère de Jeanine, sa meilleure amie, qui officiait jadis dans cette modeste boutique. Une coiffeuse que tous appelaient  « la fille-mère » et dont Jeanine avait tellement honte. Et Jeanine... qu’est-elle devenue aujourd’hui ?

Lentement, elle est remontée jusqu’au petit square qui, à mi-pente, s’ouvre entre la chaussée et l’école du quartier. Toujours la même pièce d’eau un peu envasée, les mêmes allées de gravillon et le même platane centenaire qui ombrage le banc.  Les courbes du bois peint ont cédé la place aux lignes nettes d’une banquette métallique, mais, à l’ombre, comme jadis, un vieil homme se repose.  Fatiguée, par l’émotion des souvenirs autant que par ses déambulations, Gisèle s’est assise sur le banc.

***

« Pardon ?... Gigi ?...Vous n’êtes pas Gisèle Wauters ?... » La venue de cette femme à ses côtés avait tiré l’homme de sa somnolence. Un coup d’œil curieux, puis plus attentif l’avait complètement éveillé.  Nom d’un p’tit... ! cette femme, il la connaissait... Cette tête, ce profil... C’était la Germaine tout craché... celle qu’habitait à côté de la piaule qu’il louait dans le bas de la rue. En plus jeune...la Germaine d’avant ... bien avant qu’son homme n’la mène dans le trou : Germaine Wauters.  Z’avaient pas une pisseuse, les Wauters ? Une petite peste de gamine ... Qui s’appelait... s’appelait... Gigi ! Gisèle, ça lui revenait.  La petite Gisèle : une emmerdeuse, mais alors là, de première !  Qu’est-ce qu’elle peut ressembler à sa mère. Une belle femme, que c’était, la Germaine. « Pardon ? ... Gigi ?  Enfin Gisèle ?  Vous n’êtes pas Gisèle Wauters ? »

***

Elle regrettait de s’être assise là, aux côtés de ce vieillard malodorant, et songeait à se lever quand il l’avait apostrophée : « Vous n’êtes pas Gisèle Wauters ? » Oui, c’était son nom de jeune fille... Et lui, qui était-il ? Heureux de la distraction,  l’homme expliquait : elle devait se souvenir de lui, son ancien voisin. Il faisait alors les pauses et passait beaucoup de temps dans ce parc à regarder les gosses jouer. Ah ! lui, il se souvenait bien d’elle, de sa petite bande et des bagarres continuelles qui les opposaient aux autres gamines. Tiens ! d’ailleurs, il y en a une qui vient encore régulièrement; aujourd’hui, elle est peut-être en train de se dorer la couenne au soleil, derrière l’étang. Ah ! vous n’étiez pas tendres... des p’tites pestes, les terreurs du parc ! 

Gisèle se souvient : elle-même, Jeanine et quelques filles du bas contre la clique d’en haut.  Entre elles, une haine féroce,  recuite par des chamailleries à n’en plus finir...

Et l’homme de continuer à dévider ses souvenirs : Et le jour où vous aviez jeté son sac de cours dans l’étang... la petite pleurait, pleurait... J’ai été obligé d’enlever mes chaussures pour aller le repêcher.  Quelles petites curées vous faisiez ! Toujours à chercher des crosses aux autres...

Gisèle s’est tue pendant ce radotage de vieux,  mais là, elle ne peut se contenir, elle doit rétablir les faits.  La Vérité.  Elle explose : « Non ! mais c’est elles qui avaient commencé !  Toujours à nous chercher....On n’allait quand même pas se laisser traiter par ces grandiveuses sans rien faire ! » Et elle a quitté le banc dans un mouvement de colère, poursuivie par la remarque sarcastique du vieil homme « Eh ben ! Toi, t’as pas changé... »

***

Laquelle d’entre elles peut prendre le soleil, derrière l’étang ? La curiosité a mené Gisèle jusque là, et là, effectivement, une femme est couchée sur un plaid.  Gisèle la reconnaît immédiatement : c’est Elodie, Elodie Bouchard, une des pires parmi celles d’en haut. Elodie, étendue mi-soleil pour bronzer des jambes dont elle est fière, mi-ombre pour protéger un visage quelque peu chiffonné sous le maquillage. Elodie, vieillie, étendue sur le gazon,  mais toujours sapée en princesse, toujours dans le style « J’ai du fric et vous ? »  Une vague de rancœur aigrie submerge brusquement Gisèle : elle se sent moche, mal habillée, mal coiffée. Et la haine reflue en elle comme un vomi de sentiments mal digérés. Elodie a entrouvert les yeux, jeté un vif coup d’œil entre ses cils, puis rabaissé les paupières.  Elle l’a reconnue, Gisèle en jurerait, cet assoupissement n’est qu’une feinte. Elle ne perd rien pour attendre, la péteuse : « Elodie ! Tu ne dors pas, ne fais pas ta bêcheuse ! ».

***

« Tiens ! La fille du fossoyeur... De retour sur le lieu de tes exploits ?

La réponse fuse :

« Alors ? On bronze ses rides de grosse bourge à poupées folkloriques...?

– C’était donc bien toi ! Que je t’en ai voulu... Mais pourquoi ?

– Et toi, pourquoi m’avoir invitée avec toutes les filles d’en haut ?

– Crois-le ou pas, c’est moi qui avais longuement insisté auprès de mes parents pour que l’on t’invite. La fille du fossoyeur et de la femme d’ouvrage, dans son salon, ça n’enchantait pas maman. Vraiment pas ! Allez, non ! Ne pars pas. Je ne t’appellerai plus ainsi, je te le promets ! .... Assieds-toi près de moi, Gigi !»

Gisèle hésite, puis finalement s’assied aux côtés d’Elodie. Prudemment, les deux femmes s’apprivoisent, entrelacent les souvenirs, en arrivent aux confidences.

« C’est vrai, Gisèle, c’était méchant,  mais nous étions jeunes : bêtes et cruelles. Et le métier de ton père nous faisait si peur. Je le revois encore descendre la rue en vêtements de travail tout maculés de la terre qu’il venait de creuser.  Et crois-moi ou pas, ma vieille, quand on t’entendait crier « maman » en plein milieu du couloir de l’école, on t’enviait toutes de pouvoir embrasser ta mère, même si c’était la femme d’ouvrage qui te prenait dans ses bras....

– Et ta fête d’anniversaire, Elodie... Pourquoi m’y suis-je rendue ? Si tu savais comme je me suis sentie mal ce jour-là. Je me croyais si belle dans ma robe à volants. Le regard de ta mère quand j’ai retiré mon manteau ! Il m’a poursuivie longtemps. Et mon cadeau qui avait fait ricaner les autres! J’ai toujours cru que tu avais voulu te moquer de moi.

–  Certainement pas : comment aurais-je pu imaginer ton malaise ? A douze ans ! Je crois que je comprenais confusément notre cruauté à ton égard : je voulais être gentille, réparer, faire la paix... Je n’étais que maladroite.

– Et moi, de rage, j’ai voulu te faire mal. J’ai bousillé ce qui était à ma portée : cette collection de poupées, soigneusement mises de côté, auxquelles tu semblais tant tenir. Moi, à l’époque, je n’avais pas tout ça : ni chambre bien décorée, ni souvenirs de vacances...  Ni vacances !

– Il commence à faire frais. Et si on faisait la paix, Gigi : depuis le temps, il y prescription, tu ne crois pas ? Viens chez moi, on prendra une tasse de thé. Tu es veuve, je suis divorcée : personne ne nous attend. On peut enfin apprendre à se connaître. 

***

Gisèle a souri. Elle s’est levée et a tendu une main à Elodie pour l’aider à se mettre debout.