Bonjour à toutes...

Ci-dessous, je vous livre ma nouvelle qui a été sélectionnée pr le tour final du concours Parades. J'aimerais bien avoir votre avis, tant sur le fond que sur la forme. Merci d'acance ! A bientôt ! Marie-Astrid

 

Les couches de maquillage

Le trait est net. Adeline a la maitrise du geste. Le Kohl s’insinue malgré tout dans les ridules qui bordent sa paupière. Elle bloque sa respiration, suspend sa vie un instant pour illuminer le regard : main en équilibre, bouche ouverte pour tendre tout ce qui peut encore l’être. L’anticerne a fait le gros du travail, le fond de teint masque l’essentiel des 46 années d’érosion de son visage. Mais elle lutte. Elle possède l’arsenal de tous les correcteurs disponibles sur le marché des cosmétiques, traque la moindre repousse de cheveux gris armée du shampoing colorant dernière génération, collectionne les échantillons de Paris XL et aussi ceux collés dans les magazines féminins dont elle se gave. Adeline ne laisse rien au hasard. C’est la rançon de la gloire.

 Ce soir, elle a rendez-vous. L’homme est élégant, pas franchement beau, mais charmant, un peu plus jeune qu’elle, yeux marrons. Non, clairs. Oui, pardon. Une rencontre impromptue, à l’accueil de l’échevinat des travaux : il cherchait l’urbanisme. Architecte, exactement. Elle allait prendre son poste. Elle l’a conduit dans le dédale des couloirs, ils ont entamé la conversation. Il a tenu à la remercier pour sa gentillesse et son beau sourire. Si, si, il insistait. Comme elle n’est plus à une audace près, elle lui a lancé : « Dans ce cas, invitez-moi au restaurant, ça fera l’affaire ! » Et bien sûr, il l’a fait !

 Adeline met un rappel dans son GSM pour 20h10. Avant de partir, elle ira sonner chez Nathalie, sa voisine. Elle lui dira qu’elle y va, lui demandera si elle n’a pas trop forcé sur le maquillage. Nathalie dira non, bien sûr, elle est magnifique, elle posera des questions, comme d’habitude, et Adeline restera énigmatique : « Je te raconterai… Allez, j’y vais, le taxi m’attend… » Nathalie refermera la porte en souriant. Elle imaginera Adeline au bras de ce bel inconnu, puis les yeux dans les yeux dans l’ambiance feutrée du restaurant. L’espace d’un instant elle sera avec elle, peut-être même sera-t-elle elle ? Puis elle chassera ses pensées. Elle ira faire tourner une machine pendant que les petits sont au bain. C’est plus pratique, vu que la machine à laver est dans la salle de bains, elle peut ainsi garder un œil sur eux. Elle posera ensuite les pyjamas sur le radiateur, et lorsqu’ils seront sortis du bain, elle allumera le four pour les pizzas. Parce que c’est vendredi. Le vendredi, c’est soirée pyjama, pizza, puis ils ont droit à une vidéo à la demande. Leur petite fête à eux. Pendant qu’Adeline boira le champagne avec son beau brun, Nathalie ouvrira le Kidibull pour les petits. Elle rira. Autant en rire, non ? Elle enverra un texto à son amie. Vivement demain, vivement qu’Adeline lui raconte, qu’elle l’emmène un peu dans sa vie. C’est pas grave qu’elle soit seule la semaine, qu’elle soit seule avec les petits, tout le temps à la maison, pendant que Sam sillonne les routes d’Europe. C’est pas grave tant qu’elle peut passer un peu de temps avec Adeline. Qu’elle peut l’écouter et aller chercher un peu d’oxygène dans la vie de son amie. C’est un peu comme si elle y était. Adeline, c’est tout son contraire, pourtant. Nathalie ne passerait jamais plus de dix minutes à se maquiller, à s’habiller. Elle n’a d’ailleurs jamais mis les pieds chez l’esthéticienne, encore moins au solarium, très peu pour elle, merci. Mais quand elle regarde Adeline, elle reconnait que ça en vaut la peine.

 Il est 20 heures. Adeline pousse la porte du restaurant. Elle est la première. Normal. Elle n’est jamais en retard. Elle s’installe au fond, près de la fenêtre. Elle pose ostensiblement son iPhone sur la table et prend un verre en attendant son rendez-vous.

 Au bout de dix minutes, son téléphone vibre. Elle le porte à son oreille. Il y a du bruit autour, elle doit parler assez fort pour se faire entendre : « Pardon ? Dans combien de temps tu seras là ? Oh, mais c’est toujours pareil avec toi ! Bon, tant pis, moi je vais manger. Oui, d’accord, je te rejoins après. Oui, moi aussi. Bisou ! » Elle se lève et adresse un regard à la table voisine où une bande de jeunes garçons semblent l’épier. « Toujours en retard, les hommes », leur glisse-t-elle en passant. Elle se dirige vers le comptoir, suivie du regard par des paires d’yeux grivois. Elle demande s’ils ont un WIFI, elle va en profiter pour traiter ses e-mails, et tant qu’elle y est, elle va passer commande. Une salade fera l’affaire. Question de ligne. A son âge, tout écart se paye cash. Adeline sort son MacBook. Pas de nouveau message ; elle insiste, clique quelques fois sur « envoyer et recevoir », puis, lasse, reprend la lecture du guide de l’utilisateur de Photoshop là où elle l’avait laissé la dernière fois. Lorsqu’elle quitte le restaurant, il est presque 20h30.

 Le taxi a du retard. Comme toujours. Il la dépose devant l’hôtel. Elle demande une chambre pour deux. Couchée sur son lit, elle envoie un SMS à Nathalie : « Je crois bien que je ne rentrerai pas ce soir, c’est chaud ;-) » Elle éteint et ferme les yeux. Le mascara lui pique. Elle n’a pas de démaquillant. Pas plus que de chemise de nuit d’ailleurs. Demain matin elle enlèvera l’anticerne pour montrer à quel point la nuit a été courte et chaude. Elle étalera le maquillage autour de ses yeux. Elle devra aussi arborer son regard pétillant qui en dit long. Elle n’arrive pas à dormir, bien sûr, comme chaque fois. Elle a ce nœud qui lui bride l’estomac. Elle ne digère plus les salades du Mc Do. Elle a envie de hurler : le bruit de l’autoroute toute proche, le néon qui clignote. Elle allume son portable, ouvre une session Facebook. N’importe laquelle. Elle en a des dizaines. Autant de profils, autant d’avatars, autant de vies qu’elle n’a pas. Sinon, qui resterait-il vraiment ? Nathalie, Carine la collègue, sa mère… Et puis ? Alors elle a créé ses amis, dont elle agrémente les vies selon son humeur : ce soir, Sabine aura un gros coup de cafard. Demain, Adeline lui enverra un poke pour la remonter un peu. Ce soir, Adeline prête à Sabine toute l’étroitesse de sa chambre nue, toute l’absurdité de sa situation, toute la laideur de ses nuits glauques. Après, ça ira mieux.

 Elle quitte le Formule 1 à l’aube et regagne son studio en bus, comme toujours. Taxi, bus, oui, d’accord, elle joue sur les mots, mais quelle importance, ils vous emmènent où vous voulez aller. Nathalie pousse la porte, elle a entendu la clé dans la serrure de sa voisine. Elle est déjà à ses lessives, aux céréales, au Nesquick, aux premiers pleurs. « Alors… ? » Adeline sourit. « Allez, viens, raconte ! » insiste Nathalie. Et Adeline consent à lever un coin du voile. Elle s’assied à la table de la cuisine, demande un café et lui livre sa nuit : le resto, classique mais de bon goût, le cocktail au bar lounge, les compliments du bellâtre, les corps qui se rapprochent, le retour dans sa BM, l’arrêt devant l’hôtel. « L’hôtel ? » s’étonne Nathalie. Oui, en fait, Adeline ne lui a pas dit, mais il est marié… « Oh, la vache ! Allez, raconte la suite… » La suite, les caresses, les grandes déclarations, Adeline lui livre tout, comme si elle y était. Elle se prend au jeu. Au moins, elle aura fait rêver Nathalie.

 Avec Carine, Adeline est plus discrète. Elle sent bien que sa collègue ne pourra pas être dupe très longtemps. Alors elle joue plus sobre. Mais Carine a un côté inquisiteur ; Adeline a failli se trahir l’autre jour lorsqu’elle lui montrait ses photos de vacances au ski et qu’elle a évoqué sa mère dans la conversation.

« Mais, ta mère était à Tignes aussi ? Tu m’avais dit que vous étiez entre amis…

-       Non, non, je veux dire, c’est ma copine Sabine, elle me fait trop penser à ma mère. Ce qu’elle peut être vieux-jeu parfois ! »

 Adeline passe toutes ses vacances chez sa mère à Furnes. Par nécessité financière, par habitude ou par devoir, peu importe, c’est comme ça. Là, à l’autre bout du pays, dans cette ville qui ne lui inspire rien, cette langue qu’elle ne parle pas. Presqu’à la mer, mais sans plage, sans embruns, sans horizon, une campagne qui s’étire, lourde comme un drap trop amidonné, sans couleur ni lumière. Là, elle n’a pas d’autre choix que d’être Adeline Pasquier, fille de Luce Pasquier, couturière et acariâtre. L’une raccommode les tissus élimés, l’autre tisse sur la toile des liens asociaux. C’est là, entre les murs à fleurs jaunies d’une chambre étriquée, qu’Adeline égrène les souvenirs de vacances qu’elle s’invente. Armée de la baguette magique qu’elle manie du bout de sa souris, elle compose des photos à sa guise, empruntant décors et personnages sur le net, avec un talent que pourraient lui envier les professionnels. Elle aurait pu en faire un métier. Elle a préféré la routine éprouvée de sa fonction administrative. Rester dans le cadre.

 Ce matin, Carine a invité Adeline à un souper avec quelques amis. Adeline a bien tenté de s’y dérober, mais elle venait de confier à sa subtile collègue que le mardi, elle ne ratait jamais un Dr House, emmitouflée dans son plaid. Elle a fini par céder. A contrecœur. Elle devra changer son programme. Et puis se préparer, mentalement. Elle n’a pas l’habitude des soupers entre amis. Enfin en société. C’est compliqué, il ne faut pas trop dire.

 Le souper s’est passé, Adeline a distribué des sourires, a acquiescé souvent, est restée à l’écart tant qu’elle pouvait. Elle n’est pas rentrée tard et a fermement refusé que Patrick la raccompagne. Elle a attendu le bus sous la pluie et a senti un léger trouble l’envahir. En rentrant chez elle, son GSM a vibré. Le message disait : « J’ai été ravi de faire ta connaissance. J’aimerais te revoir. Pardonne mon intrusion, j’ai volé ton n° à Carine. P. » Ah non, non, ça elle ne le lui pardonnera pas !

 Mais c’est trop tard. L’homme a son âge. Pas franchement beau, mais un certain charme. Seul, lui aussi. Derrière les couches de maquillage, il a perçu une autre Adeline. Une fragilité, un funambule. Elle n’a pas dormi, en proie à ce visage, à cette voix délicate, à ces attentions discrètes. En proie à des fantasmes ridicules.

 Depuis quelques jours Adeline ne sort plus. Officiellement, elle est grippée. Elle n’a plus l’énergie de parler à Nathalie. Depuis quelques jours, Facebook dort. Il y a pourtant ces SMS qui la nouent, ces si jolies fleurs qui arrivent, ces approches saugrenues, son cœur qui s’emballe, mais non, non, elle ne peut pas. Patrick lui a donné rendez-vous. Tout s’embrouille, elle perd pied. C’est plus fort qu’elle. Elle n’a plus le choix.

 Elle a téléphoné à son chef de service. Evoquant l’état de santé de sa mère, elle a demandé à se rapprocher d’elle, enfin pas trop loin. Dans quelques semaines, elle sera mutée à Namur. De toute façon personne ne sait qu’elle habite à Furnes.

 Adeline a modifié ses préférences sur Immoweb : elle a remplacé Liège par Namur. Elle a déjà reçu quelques offres. Un immeuble, c’est son critère essentiel : avoir une autre Nathalie à qui raconter ses histoires. Bail résiliable chaque année : on n’est jamais à l’abri d’imprévus.

 Elle a créé un nouveau profil Facebook ; a poliment décliné Patrick et a annoncé à Nathalie sa promotion inespérée. Elle reprend sa vie en mains, de peur que la réalité ne s’en empare.