Quatre personnages « figurants"

 Il est arrivé, descendant l’allée : il a la même démarche pompeuse que les pigeons, le même jabot avantageux. Impressionnés, les oiseaux se sont écartés. Il a benoîtement salué les mères à poussette, prudemment contourné les bambins chancelants avant de s’arrêter devant le banc aux pensionnés.  Courbé en deux, il a tonitrué quelques amabilités dans les vieilles mains enroulées en conque autour des oreilles. Puis le chahut des gamin a attiré son attention : « Et alors ! petits voyous... Vous voulez tomber dans l’étang ? On rentre chez soi, plus vite que ça.  Et que je ne vous y reprenne plus... » Des yeux, sous des sourcils faussement courroucés, il suit la fuite des petits dos où tressautent les cartables.  Gardien de square, quel beau métier !

 Le chat a dressé l’oreille, puis s’est fondu dans l’obscurité. Deux silhouettes avaient troublé la paix des lieux et son breuvage.  Chuchotements alternés troués de rires aigus : des amoureux. La fille s’est échappée à l’étreinte et tourne vivement autour de l’arbre. Le garçon la poursuit. L’esquive feinte et la chasse pour rire : l’éternel manège du désir. Avant que les corps ne se rejoignent, ne se fondent : immobilité dans le temps suspendu du baiser.

 Le joggeur a dévalé l’allée à petites foulées légères ; mais arrivé devant le platane, il a ralenti sa course, alourdi son pas.  Il aime fouler l’épais amoncellement de feuilles mortes. Il  aime en éprouver la souplesse dans ses muscles ; il aime entendre leur bruissement de papier, comme d’un cadeau que l’on déballe; il aime humer leur odeur de décomposition végétale, avant-goût de la mort hivernale.  Pour rien au monde, il n’emprunterait un autre chemin.

 Trente ans après, je suis revenu dans la ville de mon enfance, j’ai suivi mes traces dans mon quartier de jadis, remontant jusqu’au petit parc.  J’y suis entré, j’ai descendu  l’allée, je me suis arrêté près du banc,  je me suis assis sur la margelle de l’étang, les yeux fixés sur les mystères glauques de ses profondeurs. Comme jadis. J’étais parti à la chasse aux souvenirs.