Un lieu- quatre moments

 Le platane séculaire est immense.  Son feuillage filtre les rayons du soleil, ombrage le banc où somnolent quelques vieux messieurs.  Plus loin, la lumière peut enfin éclabousser la pièce d’eau, l’allée où les mères à poussette surveillent une progéniture de bambins chancelants.  Sur la margelle de pierre, deux gamins se chamaillent.  Deux gros pigeons se rengorgent à prudente distance.  

 Le feuillage se détache, plus sombre, sur le ciel étoilé. En dessous, tout à disparu. Une auto passe dans la rue voisine.  Ses phares font luire brièvement les montants métalliques d’un banc, balaient le gravier désert, font naître un chat noir qui, penché au bord de l’étang, tente d’une patte vive d’attraper les reflets. Puis tout revient à la nuit. Le chat, déçu, lape doucement l’eau dormante.

 Automne sur le parc. Le platane, brun et mordoré, à demi dénudé, tamise une fine pluie têtue. Elle vernisse les ferronneries du banc, en noircit l’assise où sur le bois usé luisent encore les écailles d’une antique peinture. Deux merles retournent d’un bec rageur le tapis de feuilles mortes. Un coup de vent : les feuilles s’envolent, tournoient, retombent, expirantes, mourantes.  L’étang en est constellé.

 Tout est à la fois semblable et différent. Le platane est toujours aussi imposant : trente ans de plus, qu’est-ce pour cet arbre plusieurs fois centenaire ? Il abrite toujours un banc et ses retraités. Ce ne sont plus les mêmes retraités ni le même banc. Les vieux pieds de fonte torsadés, les planches de bois usés ont été remplacés : lignes droites et matériaux synthétiques. L’étang, pourtant bien inoffensif, a été entouré de barrières. Sa margelle de pierre se déchausse, inutile.